Avertissements : Les paragraphes suivants contiennent des spoilers par rapport à la saga His Dark Materials de Philip Pullman, ainsi que ses déclinaisons au cinéma et à la télévision. Il est recommandé de les avoir vus auparavant si on ne veut pas gâcher le plaisir de leur découverte. Les spoilers concernant d’autres œuvres sont signalés dans l’article.
Au vu du sujet, il va être question de thèmes dérangeants, notamment de morts de différents personnages, il n’est pas recommandé de lire ces lignes si ces sujets peuvent heurter votre sensibilité.
De Superman s’écroulant en sang après son combat homérique contre Doomsday au claquement de doigts d’Iron Man dans Avengers: Endgame des frères Russo, la figure du sacrifice a irrigué l’imaginaire collectif, parfois jusqu’à plus soif. On pourrait même se demander si elle ne servirait finalement pas à alimenter l’individualisme exacerbé régnant dans notre société néo-libérale.
Cependant, quand on évoque la trilogie de romans His Dark Materials de Philip Pullman (devenant A la Croisée des Mondes en français face à la difficulté pour le traducteur Jean Esch pour retranscrire la référence à John Milton), les premières images qui viennent à l’esprit ne sont pas des figures sacrificielles. En effet, des aventures de Lyra Parle-d'Or, rejointe par Will Parry, on peut retenir les Ours en Armure, les Sorcières, les daemons, ces manifestations de l’esprit humain prenant une forme animale, voir même le multivers, ou à un degré plus symbolique, la critique de l’absolutisme religieux représenté par le Magisterium et l’Autorité, des thèmes comme l’adolescence, l’amitié, l’amour…
Pourtant, il me semble que, bien que ce ne soit pas abordé dans les commentaires qui ont pu être faits sur la saga de fantasy, les exemples de sacrifice sont en réalité assez nombreux et assez variés pour donner un aperçu de la notion et même réfléchir à son utilisation dans la fiction.
Qu’est-ce que le sacrifice ?
Avant de se lancer dans l'analyse de l’œuvre de Pullman, il faut d’abord bien définir ce qu’on va étudier avec sacrifice. Bah oui, techniquement, cela peut être le fait de tuer une victime pour satisfaire une volonté rituelle ou divine. On comprend alors rapidement que sur un blog de pop culture, même lorsqu’on parle d’une fiction avec un ancrage religieux important, il ne s’agit pas de ça. Quoique…
Pour définir ce qu’on entend par sacrifice dans le cadre de la culture populaire, quoi de mieux que de le traiter en tant que stéréotype et donc de se baser sur la vidéo (en anglais) de la série Trope Talk par Overly Sarcastic Productions sur le sujet? Oui, c’est légèrement capillotracté comme accroche.
Pour résumer le propos, le sacrifice y est défini comme le parfait équilibre d’une action héroïque, à savoir à la fois un acte de bravoure, de force (pas forcément physique) et d’altruisme, correspondant à des situations types comme «prendre la balle pour quelqu’un d’autre», «couvrir la fuite d’autres personnages» ou «retenir une armée de méchants», par exemple. On peut remarquer que cela ne requiert pas forcément la mort du protagoniste, même si le fait que l’on réduise souvent le sacrifice à «mourir pour autrui» rend cette notion un peu contre-intuitive. En effet, les personnages peuvent échanger autre chose que leur vie pour arriver à leur fin, laissant le héros face à une forme de dilemme moral. Mais, je vais laisser cet aspect de côté pour l’instant et me concentrer d’abord sur la notion la plus communément admise pour simplifier.
Si on limite le sacrifice à seulement «laisser sa vie pour sauver les autres», les exemples sont déjà nombreux dans la culture populaire. Ainsi, nos super-héros testostéronés mentionnés en introduction sont rejoints, attention spoilers, par des héros de science-fiction, comme Obi-Wan Kenobi dans Un Nouvel Espoir de George Lucas, Spock dans Star Trek 2: la Colère de Khan de Nicholas Meyer ou encore Ripley dans Alien 3 de David Fincher; des héros de fantasy comme Boromir dans la Communauté de l’Anneau, aussi bien dans le livre de Tolkien que dans l’adaptation de Peter Jackson; de films d’action pure comme Creasy dans Man on Fire de Tony Scott; d’animés comme Vegeta face à Buu dans Dragon Ball Z adaptée du manga d'Akira Toriyama; voir même dans la bande-dessinée franco-belge à destination de la jeunesse comme Wolff, l’assistant du Professeur Tournesol dans On a marché sur la Lune d’Hergé fin de spoilers. Et si on se permet d’élargir à des récits religieux, la base du christianisme repose sur un sacrifice avec la crucifixion de Jésus.
L’idée du sacrifice présentée comme telle peut paraître ambivalente. D’une part, elle peut glorifier un individu qui accomplit l’acte noble par excellence et peut en être réduit qu’à cette dernière action, ce qui peut être problématique si le personnage en question n’a pas forcément que des actions bénéfiques à son actif, et trouve ainsi un moyen de se racheter sans avoir à répondre de son passé. Mais d’autre part, le personnage laissant sa vie, ne connaitra jamais les bénéfices qu’ont engendré son action (si on fait abstraction d’une possible résurrection) et a littéralement laissé tout ce qu’il avait pour le bien du collectif. On comprend assez rapidement que selon le degré d’héroïsation de cet acte, le curseur se situera quelque part entre ces deux extrémités.
C’est avec ces différentes idées en tête qu’on va voir les différents cas de sacrifices, au sens de mourir pour la communauté, dans His Dark Materials, en commençant avec ceux visibles dans la série co-produite par HBO et la BBC, avant de voir les pendants dans les romans originaux et d’affiner l’analyse.
L’héroïsme à l’écran
Si j’ai décidé de commencer par le pendant télévisuel, c’est que de les spécificités de ce média font que les actions peuvent apparaître comme plus spectaculaires, et aussi parce qu’on trouve un exemple de sacrifice assez tôt.
*TW : Suicide*
En effet, dès le troisième épisode de la première saison, The Spies (Les Espions en français), Tony Costa et Benjamin de Ruyter, deux gitans qui sont venus en aide à Lyra, s’introduisent dans l’appartement de Mme Coulter afin de trouver des informations concernant les enfants enlevés par les Enfourneurs. Mais ils sont découverts par le daemon en forme de singe dorée de la propriétaire des lieux. Alors que Tony Costa arrive à s’enfuir, Benjamin de Ruyter est blessé, puis il se retrouve à la merci de Mme Coulter. Elle le somme donc de lui dire tout ce qu’il sait des gitans, sauf qu’il refuse de trahir ses camarades et dans un ultime effort, se jette dans la cage d’ascenseur vide, mettant fin à ses jours.
*Fin TW*
Benjamin de Ruyter fait ici preuve de force mentale en résistant à la torture, d’altruisme en sauvant ses compagnons puisqu'il refuse de donner des informations les concernant, et de bravoure en affrontant Mme Coulter, puis la mort directement. On a donc réuni les éléments définissant un acte héroïque qui en font un bon exemple de sacrifice.
On remarque que cette mort a son importance dans le récit, puisque c’est le premier événement que Lyra prédit grâce à l’aléthiomètre.
On peut aussi rapprocher cette situation de cas bien réels dans la Résistance française, notamment de Pierre Brossolette, dont la mort semble avoir inspiré celle de Benjamin de Ruyter.
D’ailleurs, cette situation d’un personnage à la merci d’une puissance néfaste, ici le Magisterium qui reprend plusieurs codes du fascisme, et même de Mme Coulter plus précisément, se retrouve en ouverture de la deuxième saison dans l’épisode The City of Magpies (La Ville des Pies en français).
On y voit une sorcière captive, nommée Katja, qui se fait torturer pour qu’elle révèle des informations sur les plans d’Asriel qui vient d’ouvrir une porte vers un nouveau monde. Alors qu’au bout d’atroces souffrances, elle laisse échapper qu’une prophétie concerne Lyra, elle demande à Ruta Skadi, qui allait à sa rencontre, de l’aider à rejoindre Yambe-Akka, c'est-à-dire de la tuer pour ne pas qu’elle n’en dise davantage, et la reine des sorcières du Lac Lubana s’exécute.
On est dans un cas de figure quasi-identique à celui de Benjamin de Ruyter, à ceci près qu’elle ne se donne pas la mort elle-même, ce qui reste néanmoins un sacrifice.
Jusqu’ici, des personnages secondaires ont dû mourir pour que d’autres puissent continuer leur quête, mais dès le final de la deuxième saison, dans l’épisode 7 Æsahættr, des personnages principaux se sacrifient.
Alors qu’ils sont à la recherche du porteur du Poignard Subtil dans l’univers de Cittagaze, Lee Scoreby et John Parry se retrouvent pourchassés par des soldats du Magisterium. Atteignant un canyon, Lee décide de rester ralentir leurs poursuivants, pendant que le chaman continue son périple. Après une fusillade où l'aéronaute tue un grand nombre de militaires, il finit par être grièvement blessé et voit son daemon-lièvre, Hester, disparaitre alors qu’il rend son dernier souffle.
On est sur un cas d’école de «rester derrière couvrir la fuite» qui est une situation constituant un sacrifice. En effet, Lee fait preuve d’altruisme en sauvant Jopari et lui offrant du temps pour accomplir sa mission, de bravoure en affrontant à lui seul une légion de soldats et de grande dextérité, en arrivant à les ralentir suffisamment. Ou du moins le pense-t-il.
Parce que pendant ce temps, le chaman a trouvé le porteur du Poignard Subtil qui se trouve être son fils, Will Parry. Alors qu’il le convainc de rejoindre la lutte contre l’Autorité, un dernier militaire qui le poursuivait finit par l’atteindre. Pendant que le daemon du père Parry se jette sur celui du soldat, celui-ci peut néanmoins tirer en direction des deux hommes, alors que John protège son fils. Mortellement atteint, il prodigue un dernier conseil à Will avant de mourir.
Ici, on a une illustration parfaite de «prendre la balle à la place d’un autre» qui comme on l’a vu est un des cas de sacrifice connus. La situation de retrouvailles entre un père et son fils rend la scène d’autant plus déchirante.
En un épisode, la série confirme ce qu’on savait depuis au moins le final de la première saison: même les personnages les plus attachants ne sont pas à l’abri d’une mort tragique.
D’ailleurs, la troisième et dernière saison va pousser cette idée plus loin, en offrant trois sacrifices en une seule scène. On va prendre le temps de détailler la séquence parce qu’elle est un peu alambiquée
Lors du climax de l’épisode 5, No Way Out (Sans Issue en français), le père McPhail, chef du Magisterium, assiste à l’exécution prévue de Mme Coulter. A l’aide d’un dispositif qui doit exploiter l’énergie du lien avec son daemon en le brisant, sa mort devrait entraîner celle de Lyra. La cérémonie est sous la supervision de la Dr Cooper, qui malgré sa longue collaboration avec le Magisterium est percluse de doutes, pendant que le Commander Roke, agent gallivespien, être humain de la taille d’un pouce, allié d'Asriel, élimine les gardes à l’extérieur de la pièce.
Alors que Mme Coulter implore la scientifique de l’épargner, cette dernière interrompt la procédure, à la stupeur du religieux qui tue Dr Cooper. Mais, cela a laissé assez de temps à Roke pour délivrer Mme Coulter et son daemon, avant qu’il ne parte affronter McPhail qui l’écrase sans ménagement.
Après avoir échoué à arrêter son ex-alliée et pendant qu’elle essaie d’arrêter la machine, le chef du Magisterium et son daemon prennent place dans le dispositif pour que leur mort accomplisse leur funeste projet. Mais juste avant qu’iels ne meurent, Mme Coulter sabote suffisamment la machine pour sauver Lyra et que le dispositif ouvre l’Abîme, un genre de vide entre les mondes, à la place.
Au cours de cette séquence haletante, on observe trois dynamiques distinctes. D’une part, avec Lord Roke, un protagoniste qui va au bout de sa logique, en se sacrifiant pour ses allié.e.s. Ensuite, aussi étrange que ça puisse paraître, un antagoniste qui va lui aussi au bout de son projet, en étant prêt à mourir pour ce qu’il pense sauvera l’humanité. On peut pour l’instant relativiser la clarté de son idée, dans le cadre où il est pris dans le feu de l’action et où son comportement se faisait de plus en plus erratique au fil des épisodes. Enfin, un renversement de loyauté pour Dr Cooper, qui prend le risque de s’aliéner l’homme le plus puissant de son monde qu’elle paye de sa vie, mais lui permet d’obtenir une forme de rédemption.
Il sera aussi question de rachat pour le double sacrifice le plus marquant de la série.
Lors du pénultième épisode, The Clouded Mountain (La Montagne Nébuleuse en français), la bataille entre les forces de l’Autorité et les Rebelles allié.e.s avec Asriel fait rage. Alors que le lord pénètre la forteresse de Métatron, le régent de l’Autorité, il est fait prisonnier et se fait maltraiter par le maître des lieux. Pendant ce temps, Mme Coulter arrive à s’introduire dans le bâtiment en prétendant offrir ses services pour vaincre les Rebelles, et obtient une audience du régent. Au moment où l’Ange la met face à son ancien amant pour qu’elle le tue, elle ordonne à son daemon resté en arrière d’activer un mécanisme qui déstabilise la forteresse. Pendant que Métatron est affaibli par ce coup, Mme Coulter, Asriel et son daemon, Stelmaria, l’entrainent avec elleux vers l’Abime, les condamnant tous les trois pour l’éternité à errer sans Poussière dans ce vide.
Ainsi, le couple formé par Mme Coulter et Lord Asriel complète par ce coup de force leur rédemption en tentant de compenser pour les atrocités qu’iels ont commises. Même si seul.e.s Lyra et Will le savent après avoir vu le daemon-singe s’évaporer, ce qui semble suggérer que la finalité de leur plan n’est pas la gloire posthume.
Enfin, lors de l’ultime épisode The Botanic Garden (Le Jardin Botanique en français), un dernier sacrifice a lieu. L’ange Balthamos interrompt le père Gomez qui avait Lyra dans la lunette de son fusil. Après lui avoir expliqué l’horreur de son projet, il saisit son daemon-araignée et l’écrase, tuant le membre du Magisterium. Puis, il se désintègre en prononçant le nom de son défunt amant, Baruch.
Pour le coup, la fin de la scène constitue un des trous du scénario de la dernière saison dans le cadre où il n’y a pas d’explication claire à la mort de Balthamos. Le seul indice dans les épisodes précédents est sa réticence à interférer avec des conflits humains, d’où on peut supposer qu’il s’agisse d’une règle qu’il doive suivre à la lettre sous peine de mourir. Ce qui est par ailleurs cohérent avec le fait que toucher le daemon de quelqu’un d’autre est un grand tabou. Ainsi, le fait qu’il intervienne juste pour stopper Gomez serait une preuve à la fois d’altruisme et de bravoure, vu qu’il se confronte à sa propre finitude.
Cela relève de l’hypothèse, puisque les livres offrent un éclairage un peu différent sur cet événement, ainsi que sur certains des autres sacrifices observés
Les parts d’ombre à l’écrit
Quand on revient aux romans de Pullman, il apparaît que les sacrifices évoqués sont assez proches de ceux vus à l’écran, preuve que la série est plutôt fidèle à la saga originale, même si quelques différences sont notables.
Tout d'abord, une scène où des protagonistes meurent pour les autres n’a pas été adaptée et il s’agit en réalité de la conséquence d’un choix fait relativement tôt par les showrunners dans l’ultime saison. En effet, dans l’épisode 3 de la saison 3, The Intention Craft (Le Vaisseau d’Intention en français), Lady Salmakia, espionne gallivespienne qui a sauvé Lyra et Will précédemment, est rappelée auprès de Lord Asriel quand elle se rend compte que le Poignard Subtil est brisé. Or, dans le Miroir d’Ambre, elle est accompagnée d’un autre Gallivespien, le Chevalier Tialys et surtout, iels restent avec les protagonistes pendant une bonne partie de leur périple. Et un point important les concernant qui est rapidement mentionné dans la série est la brièveté de leurs existences et qu’iels arrivent au bout de leur espérance de vie, iels peuvent donc mourir de causes naturelles à tout moment.
Lors du chapitre 31, la Fin de l’Autorité, le groupe arrive finalement à proximité du champ de bataille entre les forces de la Montagne Nébuleuse et les allié.e.s d’Asriel, à la recherche des daemons de Lyra et Will, et iels tombent nez à nez avec une horde de monstres des falaises. Le Chevalier Tialys dans un ultime effort tue le plus gros d’entre eux, ce qui contribue à faire fuir les autres. Ensuite, alors que la scène qui donne son nom au chapitre (et que je ne vais pas divulgacher) a eu lieu, une légion de Gallivespiens dirigées par Mme Oxentiel arrive pour protéger les adolescent.e.s, Lady Selmakia s’effondre et Lyra « comprit que seule la volonté de la Lady lui avait permis de rester en vie aussi longtemps ». Ainsi, les deux espion.ne.s ont littéralement donné la fin de leur vie pour que Lyra et Will soient en sécurité.
Pour être tout à fait honnête, une scène de l’épisode the Clouded Mountain se rapproche de ces événements lors qu’un escadron dirigé par Ogunwe affronte des monstres des falaises pour que les deux protagonistes principaux puissent retrouver leurs daemons. Sauf que, même si certains soldats meurent, Ogunwe survit à cette attaque, donc dans la définition qu’on a utilisée jusqu’à présent, ça ne constitue exactement un sacrifice. De plus, il manque la dimension jusqu’au-boutiste des deux Gallivespien.ne.s qui jusque dans leurs derniers instants ont tout fait pour protéger Lyra et Will, ce qui est d’autant plus touchant que leur relation avait commencé par une certaine méfiance mutuelle.
En dehors de cet événement, on peut remarquer que la plupart des exemples de sacrifices que l’on a pu voir dans la série sont très proches des scènes originales dans les romans et que les changements sont assez marginaux.
En ce qui concerne la sorcière torturée, qui contrairement à l'adaptation n'est pas nommée, au début de la Tour des Anges dans le chapitre 2, Parmi les sorcières, l’interrogatoire est directement centré sur Lyra et non Asriel, et l’identité de celle qui la tue change, il s’agit de Serafina Pekkala qui s’était faufilée discrètement dans le sous-marin où se passe l’action, à l’inverse de l’entrée fracassante de Ruta Skadi.
De même, dans le chapitre 14, Fort Alamo, Lee Scoreby meurt en affrontant la Garde Impériale, presque comme dans la série. En effet, il vient à bout de tous ses poursuivants, ce qui a son importance, mais je vais y revenir.
De plus, le plan pour se débarrasser de Métatron est bien le même entre le livre et l’écran, même si cette fois-ci, Mme Coulter l’amène à Asriel dans une grotte où passe l’Abime pour l’y entrainer et le daemon-singe se joint aux autres pour lutter physiquement contre l'ange, au chapitre 31 du Miroir d’Ambre, la Fin de l’Autorité.
Enfin, Balthamos meurt aussi en empêchant le père Gomez de tuer Lyra dans le chapitre 35, Très loin, au-delà des collines, mais ici, on comprend pourquoi. En effet, Balthamos est dès le début du livre décrit comme un ange de basse condition, « plus faible » que les êtres humains de son propre aveu (chapitre 2, Balthamos et Baruch), peu rodé au combat, au point de devoir fuir des daemon-chiens lors de la mission de sauvetage de Lyra (chapitre 13, Tialys et Salmakia). Ainsi, lors que le daemon-scarabée (oui, l’adaptation le change en araignée) de Gomez coincé entre ses mains le mord, il en est gravement affecté et c’est une attaque de l’homme du Magisterium qui le blesse grièvement, même s’il parvient à le tuer avant de mourir à son tour.
A l'inverse, les trois exemples de sacrifices restant de la série, que j’ai laissés de côté pour l’instant, diffèrent significativement dans les romans.
La mort de Benjamin de Ruyter, si elle a bien lieu dans les Royaumes du Nord, dans le chapitre 9, Les Espions, et est aussi la première prédiction de Lyra avec l’aléthiomètre, ne se passe pas dans les mêmes conditions. En effet, contrairement à l’adaptation, la narration ne suit pas le groupe de gitans tentant de trouver des informations sur les Enfourneurs et les lecteurices n’apprennent les événements que par le récit de Jacob Huismans, survivant de l’opération absent à l’écran. De plus, le groupe infiltre le ministère de la Théologie et non l’appartement de Mme Coulter. Enfin, les circonstances de la mort de Benjamin de Ruyter sont moins précises, on sait juste qu’il tombe du haut d’un escalier suite à un combat contre des soldats du Magisterium. Ainsi, rien n’indique qu’il s’agisse d’un sacrifice comme dans la série, même si on peut imaginer qu’il ait tenté de retenir ses adversaires pour que ses camarades puissent fuir.
On peut comprendre ce qui a motivé les showrunners à insister sur cet événement, puisqu’il est central dans l’initiation de Lyra à la lecture de l’aléthiomètre, qu’il illustre la dissymétrie de moyens entre les gitans à la recherche de leurs enfants et le tout-puissant Magisterium, et qu’il s’agit d’un des éléments du roman montrant que le monde décrit par Pullman est plutôt brutal, livrant un indice sur la fin dramatique du livre.
De même, la mort de Stanislaus Grumann aka Jopari dans le dernier chapitre de la Tour des Anges, la Mission, n’est pas celle que l’on voit à l’écran. D'une part, les retrouvailles avec Will sont moins tendres vu qu’ils se battent dans la nuit avant que le chaman ne le reconnaisse d’abord comme le porteur du Poignard Subtil, puis comme son fils. D’autre part, aucun soldat de la Garde Impériale n’a survécu au combat contre Lee Scoresby, ainsi l’identité de son meurtrier est différente. En effet, la série n’adapte pas l’histoire de Juta Kamainen, sorcière amoureuse de Grumann qui ne lui rend pas ses sentiments et faisait partie du groupe de Serafina Pekkala qui protégeait Lyra et Will. Ainsi, dans le roman, elle tue John à la fois par vengeance et par amour.
Personnellement et c’est assez rare pour être noté, j’ai tendance à préférer ce que la série propose par rapport au livre, puisque je trouve le fait de «tuer par amour» hautement problématique.
Au-delà de ces considérations, il apparait que la mort de John Parry/Stanislaus Grumann dans le roman n’est pas un sacrifice, puisque la flèche de la sorcière lui était bien destinée. En revanche, cela met de côté plusieurs éléments de contexte, dont un en particulier: le chaman est déjà très fortement affaibli quand il trouve Will.
En effet, ayant quitté son univers plusieurs années auparavant, sa santé se dégrade petit à petit, et il va vers une mort prématurée, comme il le dit à Lee Scoresby quand ils se rencontrent dans le chapitre 10, le Chaman. Néanmoins, au lieu de trouver une solution à cette mort certaine, il préfère se battre à sa manière contre l’Autorité en partant à la recherche du porteur du Poignard Subtil. Il se met donc en danger de mort en entreprenant ce dangereux voyage dans des conditions dégradées, et en s'exposant fatalement à des menaces qu’il n’avait pas anticipées, ce qui est en soit un sacrifice.
Et pour cela, il faut revenir à la définition d’Overly Sarcastic Productions. En tant que tel, le sacrifice n’implique pas forcément la mort contrairement à l’idée répandue de réduire l'idée à «mourir pour les autres». Pour rappel, c’est un acte de bravoure, de «force» et d’altruisme, et certaines situations types en sont.
Ainsi, que ce soit des gitans affrontant un Magisterium bien mieux doté qu’eux, Iorek Byrnison s’élançant vers le Svalbard alors qu’il peut y être anéanti à coup de lance-flamme, des sorcières s’aventurant dans un monde peuplé de Spectres, un explorateur devenu chaman malade qui entreprend une quête périlleuse, des anges de basse condition affrontant des adversaires beaucoup plus forts qu’eux, des Gallivespien.ne.s au bout de leur espérance de vie protégeant des adolescent.e.s ou encore des enfants se mettant en danger pour sauver leurs ami.e.s, toutes ces situations que l’on retrouve dans His Dark Materials constituent techniquement des sacrifices, même si leur aboutissement n’est pas forcément la mort. Ce qui me fait penser que j’ai été un peu retors quand j’ai évoqué le cas d’Ogunwe à l’écran un peu plus tôt : sa couverture de la fuite de Lyra et Will dans the Clouded Mountain est bien un sacrifice, même s’il ne meurt pas.
La version originale du triple sacrifice évoqué dans la série apporte un nouvel éclairage sur le sujet.
On peut remarquer que sur la scène d’exécution avortée de Mme Coulter, le livre décrivait un faste bien plus marqué : elle ne se déroule pas dans un laboratoire du Magisterium à Genève comme dans la série, mais au sommet d’une centrale hydraulique sous une pluie battante sur le flanc d’une montagne à St-Jean-des-Eaux, lieu qui donne le nom au chapitre 25 du Miroir d’Ambre où se passe l’action. D’ailleurs, la séquence se finit sur une fusillade, puisque Asriel finit par intervenir contrairement à l’adaptation. On comprend assez rapidement que le changement d’échelle lors du passage à la télévision est sans doute lié à une question de budget.
De plus, le Dr Cooper, qui est un homme dans le roman à la différence de la série, n’est pas présent, il n’y a donc pas de changement de loyauté dans cette scène, l’histoire de Mme Coulter dans le roman remplissant déjà cette fonction. Cela souligne peut-être qu’en tant que média, la télévision se doit de marteler un peu plus des idées claires à l’écrit.
Ainsi, Lord Roke sauve la femme au daemon-singe de son sinistre sort dès son arrivée à St-Jean-des-Eaux et suite à plusieurs péripéties, meurt en arrêtant une sorcière alliée au Magisterium, donc en se sacrifiant aussi.
Mais, la plus grande différence avec la série tient à l’attitude du père-président McPhail et pour cela on va revenir un peu plus en détails sur le personnage.
En effet, dans la série, il apparait dès le premier épisode, avant même que Mme Coulter ne soit présentée et va donc connaître une évolution importante. D’abord, serviteur ambitieux mais effacé du Magisterium, il va être élevé à la tête de l’organisation dans la deuxième saison, non sans manipulations et sans aide de Mme Coulter, et va devoir s’occuper de situations qui le dépassent quelque peu, avec d’abord, les conséquences de l’ouverture du portail entre les mondes, puis la prophétie concernant Lyra. On le voit même perdu dans un moment de prière où il est seul dans l’épisode 3 de la saison 3 The Intention Craft (Le Vaisseau d’Intention en français). Il devient alors de plus en plus inquiétant et impulsif, étant tenté par le fait de toucher le daemon de Mme Coulter, ce qui pour rappel est un immense tabou, et giflant le père Gomez quand ce dernier le surprend dans cette situation, dans l’épisode 5, No Way Out (Sans Issue en français). Ainsi, lors de l’exécution manquée où il se bat contre Roke, puis Coulter, le voir prendre place à la place de sa victime est l’aboutissement d’un processus d’aveuglement fanatique et une décision prise dans le feu de l’action et non réfléchie.
Dans la saga romanesque, le père McPhail n’apparait que dans le dernier volet de la trilogie, le Miroir d’Ambre. Il est d’emblée décrit comme un homme discipliné, parle tout de suite avec beaucoup d’assurance et manipule le père Gomez en l’attendrissant, dans le chapitre 6, l’Absolution préventive. Dans le chapitre 24, Mme Coulter à Genève, il reste stoïque face aux provocations de la femme au daemon-singe, contrairement au frère Louis qui est décontenancé. On comprend assez rapidement qu’il est très différent de son pendant télévisuel et la scène de sacrifice va le prouver.
Contrairement à la série, Mme Coulter n’arrive pas au dispositif devant la tuer. Alors que toute sa garde s’active pour la retrouver, il prend une expression qui effraie la mère de Lyra l’observant de loin, celle d’un «martyr en pleine extase». Si son daemon traduit son conflit intérieur en résistant, il la pousse dans sa cage et a même le temps de réciter des prières et de laisser les techniciens effectuer de derniers réglages. Ainsi, sa décision apparaît comme bien plus réfléchie puisqu’elle obéit à une logique terrifiante.
Selon la prophétie dont McPhail a pris connaissance, Lyra serait Eve (de la Genèse dans la Bible) et il en déduit que sa chute entrainerait l’humanité avec elle. Pour cela, il doit l’empêcher du seul moyen qu’il puisse envisager: en la tuant à l’aide d’un dispositif un peu alambiqué, puisqu’il ne sait pas où elle se trouve. Aussi horrible que cela soit, il ne s’agit que d’une déclinaison vicieuse du dilemme d’Agammemnon. En effet, le héros grec se retrouve à diriger une armée qui doit embarquer pour la guerre de Troie, sauf qu’au moment du départ, les vents s’arrêtent. Après avoir consulté un devin, il se retrouve face un choix, soit renoncer à partir en guerre, soit sacrifier sa fille Iphigénie.
On touche là, une composante essentielle du sacrifice: mettre le héros face à un dilemme moral.
Le royaume des dilemmes
Comme le décrit Overly Sacarstic Productions, un sacrifice est le résultat d’un choix moral, le héros se retrouvant dans une situation qui met ses valeurs à rude épreuve. Un des exemples qui est pris en vidéo est Batman à la fin de Killing Joke d’Alan Moore. Dans ce comics, après une série d’atrocités commises par le Joker, le Chevalier Noir en arrive à se demander s’il ne devrait pas tuer le criminel pour mettre fin une bonne fois pour toute à ses massacres. Sauf que cela rentre directement en contradiction avec la persona du Vengeur Masqué dont la règle cardinale est de ne jamais tuer justement, ce qui mettrait donc un terme à sa carrière d’héros. La dernière planche du comics est assez ambiguë sur l’issue qu’emprunte Bruce Wayne, au point de convaincre l’auteur de comics Grant Morisson que Batman a franchi le Rubicon (lien en anglais).
Dans His Dark Materials, on serait tenté de dire que les héros sont constamment face à de tels dilemmes.
Par exemple, Lee Scoresby lors de la fusillade qui lui vaut la vie, sacrifie aussi une valeur qui lui tient à cœur qui est la même que Batman : ne pas tuer. On le découvre lors du chapitre 6 de la Tour des Anges, Etranges Oiseaux de Lumière, où après avoir provoqué la mort d’un Skraeling qui travaillait pour le Magisterium, alors qu’il était en situation de légitime défense, il est pris de remords. D’ailleurs lors de la fusillade dans le chapitre 14 Fort Alamo, il déclare «Bon sang, je déteste tuer.». Il est face à un choix : soit il continue de prendre la fuite avec John Parry au risque de mettre à mal leur mission, retrouver le porteur du Poignard Subtil pour qu’il protège Lyra, ce qui mettrait aussi l’ensemble du multivers en danger au passage, soit accepter de tuer pour que le chaman mène la quête à son terme. Ce que l’aéronaute résume par «C’est leur vie contre celle de Lyra.».
D'ailleurs, un exemple de choix moral douloureux est raconté dès le premier chapitre de la saga, qui a même le mérite d’être un exemple de sacrifice qui en explicite clairement le principe.
En effet, avant que l’ensemble des problématiques ne soient clairement exposées, avant même que le principe de daemon ne soit explicité, dans le chapitre des Royaumes du Nord, intitulé la Carafe de Tokay, Lyra s’amuse à entrer dans le Salon des Invités où elle n’a pas le droit d’aller. Puis, elle surprend le Maître du Jordan College, où elle vit depuis toujours, vider une poudre dans une carafe de Tokay destinée à Lord Asriel à l’abri des regards. Elle est alors interloquée, puisqu’elle en déduit qu’il veut assassiner celui qu’elle croit à ce moment être son oncle et aussi, parce qu’elle sait les deux hommes proches. En plus, d’une certaine manière, ce sont deux figures paternelles pour elle, le Maître l’ayant élevé avec le personnel du Jordan College, Asriel étant sa seule famille. Elle ne comprend donc pas la logique derrière cet acte.
Après qu’elle a sauvé son oncle, la raison derrière cet empoisonnement est dévoilée, dans une des rares scènes du roman n’épousant pas le point de vue de Lyra. A la fin du chapitre 2, Images du Nord, alors que le Maître discute avec le Bibliothécaire, il explique que l’aléthiomètre lui a révélé que l’intervention d’Asriel ce jour-là allait entrainer Lyra dans une aventure où elle devrait commettre une terrible trahison envers elle-même. Ainsi, il avait décidé de la sauver en éliminant l’aventurier.
De cette manière, le Maître est face à un dilemme : soit il laisse les événements se dérouler tout en sachant qu’ils déclencheront la douleur de sa protégée, soit il tente de l’en empêcher en brisant une règle fondamentale, ne pas empoisonner ses hôtes. On est donc bien dans les termes du sacrifice que le Maître lui-même résume : «La question est de savoir si le fait de commettre cet acte est plus terrible que les conséquences de notre inaction».
On peut aussi remarquer que cette scène est le point qui a permis de déceler assez rapidement laquelle des deux adaptations entre la série télévisuelle ou le film the Golden Compass (la Boussole d’Or en français) avait le mieux assimilé la saga. Si dans la co-production des chaines HBO/BBC, la scène se déroule quasiment comme dans le livre, avec un plan montrant le Maitre songeur avant de se rendre au Salon, puis devant la carafe, verser le poison en tremblant, insistant ainsi sur son conflit intérieur, dans le long métrage de Chris Weitz (oui, le même homme derrière American Pie ou Murderbot) ce n’est pas le cas. Un émissaire du Magisterium spécialement ajouté pour l’occasion se charge de la sinistre tâche.
Il s’agit d’une marque d’incompréhension de ce que représente l’œuvre originale et ce dès le début de l’adaptation. En effet, si la série montre d’emblée que le récit de Pullman est traversé de personnages tiraillés entre leurs idéaux et la conséquence de leurs actes, le film semble réduire d’emblée l’histoire à des gentils qui agissent comme des gentils contre des méchants qui agissent comme des méchants.
On ne va pas accabler outre mesure le long métrage, dans le cadre où il a connu une production compliquée entre la volonté des dirigeants de New Line de surfer sur le succès du Seigneur des Anneaux (lien en anglais) et les attaques d’organisations religieuses (lien en anglais), mais on peut rétrospectivement être soulagé que dans un cadre aussi manichéen la fin du roman ait été coupée, qui serait apparue encore plus traumatisante qu’elle ne l’est.
D’ailleurs, en parlant de ça, une hypothèse quelque peu saugrenue consisterait à considérer l’action de Lord Asriel à la fin des Royaumes du Nord comme un sacrifice.
*TW : mort d’enfant*
En effet, à ce moment de l’intrigue, l’aventurier est bloqué dans le Svalbard où il cherche désespérément à ouvrir une fenêtre vers un autre monde. Il trouve une solution sauf que celle-ci implique de devoir exploiter l’énergie du lien entre un enfant et son daemon en les séparant, risquant ainsi de le tuer. Ses antagonistes du Conseil Général d’Oblation font la même chose à Bolvangar, même si la raison est différente: protéger les enfants de la Poussière. On se retrouve donc dans une situation où pour continuer sa quête, le père de Lyra se voit réduit à devoir utiliser les armes de ses ennemis, comme le dit Luthen Rael dans Andor, dans un monologue sur le sacrifice, ça s’invente pas.
Ainsi, l’arrivée de Lyra à son refuge, dans le chapitre 21, l’Accueil de Lord Asriel, répond à son souhait, mais le met dans un état de détresse absolu : il ne peut pas se résoudre à tuer sa fille. Ce n’est que l’apparition de son ami, Roger Parslow qui va quelque peu le rassurer, ce qui est aussi assez évocateur d’une morale que l’on qualifiera pudiquement de douteuse, puisqu’il est prêt à appliquer à un enfant qui lui est inconnu ce qu’il ne ferait pas à sa famille.
Pour être tout à fait franc, dans le roman, le fait qu’il soit face à un dilemme est un peu flou. En effet, si dans la discussion qu’Asriel a avec Lyra il reconnait le caractère immonde de l’action du Conseil Général d’Oblation, qu’il va néanmoins appliquer; il y est décrit comme «nonchalant» et lors de la procédure, dans le chapitre 23, le Pont qui mène aux Etoiles, il maintient Roger à terre sans ménagement. Il apparaît donc que ce n’est pas l’attitude d’un homme pris de remords.
En revanche, la série dépeint la scène sous un autre jour. En effet, dans l’épisode 8 de la première saison, Betrayal (Trahison en français), avant qu’il ne tue l’ami de Lyra, Asriel s’excuse auprès de lui et explique que sa mort mènera à la «libération de l’humanité». D’ailleurs, lors de la troisième saison, dans le deuxième épisode, the Break (la Lame brisée en français), alors qu’il a un ange loyal à l’Autorité à sa merci, il évoque la mort de Roger en le qualifiant d’innocent et en prenant un ton grave qui tranche avec son excitation.
De plus, la procédure en elle-même renvoie plus explicitement que dans le livre à l’horreur du Magisterium. Dans la version écrite, on ne sait pas exactement ce qui se passe, si ce n’est qu’un cable électrique a été placé dans le ciel par une sorcière alliée à Asriel et que son daemon-léopard immobilise celui de l’enfant. Dans l’adaptation télévisuelle, Roger et Salcilia, son daemon, sont placé.e.s dans deux cages entre lesquelles se trouve une lame qui brisera leur lien. Ainsi, le dispositif rappelle celui de la Guillotine de Bolvangar, montrant clairement que le lord utilise l’arme de ses ennemis. D’ailleurs, en actionnant le mécanisme à la main, l’expression de l’explorateur trahit son dégout pour sa propre action.
On est donc plus clairement sur un choix moral qui est difficile à assumer pour le personnage et donc sur un sacrifice.
On peut aussi remarquer qu’ironiquement, Asriel, voulant entrer absolument en conflit avec une théologie et même avec Dieu, est celui qui commet un sacrifice au sens religieux et rituel du terme. En effet, il offre la vie d’un autre dans l’espoir qu’un miracle se réalise, ce qui ne manque pas de contradiction.
*Fin de TW*
A la lumière de la fin des Royaumes du Nord, on comprend que le Maitre du Jordan Collège ait voulu éviter que Lyra ressente de la culpabilité dans ce qui arrive à Roger. Même si sa méthode était absolument condamnable d’un point de vue moral, entendons-nous bien. Cependant, la narration est très claire sur l’événement que l’aléthiomètre avait évoqué et il ne s’agit pas de ça.
En réalité, la phrase «Et ainsi s’accomplit la prophétie que le Maitre de Jordan College avait faite au Bibliothécaire: Lyra se rendant coupable d’une grande trahison qui la ferait terriblement souffrir» apparaît beaucoup plus tard dans la saga, dans le chapitre 21 du Miroir d’Ambre, les Harpies.
A ce moment du récit, Lyra, Will, Lady Salmakia et le Chevalier Tialys sont à la recherche de Roger et iels arrivent devant un passeur qui leur propose de traverser une étendue d’eau pour se rendre au Royaume des Morts, littéralement comme Charon avec le Styx pour aller aux Enfers dans la mythologie grecque. Sauf que ce passage a un prix et celle qui va le ressentir le plus violemment est Lyra: elle doit laisser son daemon, Pantalaimon sur la rive.
Or, il s’agit d’un immense sacrifice. En effet, dans le monde de Lyra, les daemons ne sont pas juste des animaux parlants sympathiques qui changent de forme jusqu’à se stabiliser à l’âge adulte, ce sont une partie de l’âme de leur partenaire, ensemble, iels ne font qu’un. Si l'un meurt, l'autre meurt aussi. De plus, à l’exception des sorcières, les daemons ne peuvent pas s’éloigner trop loin de leurs humains sous peine de ressentir une immense douleur physique et de prendre le risque de mourir, comme Lyra et Pantalaimon en font les frais dans le chapitre 11 du premier tome, les Royaumes du Nord, l’Armure.
Ainsi, la jeune fille se trouve face à un dilemme: soit elle abandonne l’idée de retrouver Roger et évite de se rendre coupable d’une trahison envers elle-même, soit elle va au bout de son projet en s’infligeant une horrible souffrance. On est dans un choix où les deux issues sont perdantes dans une certaine mesure, ce qui est tout à fait dans l’idée d’un sacrifice.
On remarque aussi que le reste de la troupe de Lyra est aussi dans ce cas de figure, sauf que leur daemon ne se manifeste pas physiquement à ce point du récit, iels n’ont donc pas tout à fait conscience du sacrifice qui les attend.
Finalement, la jeune fille décide de se rendre au Royaume des Morts, au prix d’une trahison envers Pantalaimon et d’une douleur immense que ressentent aussi ses compagnons. Ce choix s’avère payant, puisqu’iels portent secours à Roger et à l’ensemble des mort.e.s, en leur permettant de fuir un enfer et en offrant une finitude à leur existence. De plus, Lyra et Will finissent par retrouver leurs daemons et découvrent que comme les sorcières iels peuvent s’en éloigner sans que leurs liens ne se brisent. On peut penser que tout est bien qui finit bien, *spoilers de la Trilogie de la Poussière* sauf que cet épisode laisse des traces indélébiles. Dans la Communauté des Esprits, dans le chapitre 10, la salle Linné, Lyra et Pantalaimon ont une vive dispute qui finit par porter sur leur séparation lors du voyage vers le Royaume des Morts, suite à laquelle le daemon s’en va. *fin de spoilers*
De plus, une dernière épreuve attend Lyra et Will dans la saga His Dark Materials.
Une fois l’Autorité et Métatron défaits, une fois que l’amour entre les deux adolescent.e.s ait stabilisé la Poussière, dans le chapitre 37, les Dunes, un Ange rebelle, Xanaphia, vient leur expliquer que pour que le multivers soit définitivement sauvé, toutes les fenêtres entre les mondes doivent être refermées à l’exception d’une seule, celle permettant aux mort.e.s de se libérer.
L’implication derrière cela est terrible pour les protagonistes. En effet, en ne pouvant plus traverser les mondes, iels doivent rentrer dans leurs univers respectifs au risque de mourir prématurément comme John Parry sentait sa santé décliner. Ainsi, iels seraient obligé.e.s de se séparer alors qu’iels viennent à peine de se déclarer leurs sentiments.
On se retrouve face à un choix particulièrement douloureux: soit Lyra et Will tentent de vivre leur amour, en mettant leur vie ou le multivers en danger; soit iels acceptent que tout puisse rentrer dans l’ordre au prix de leur amour. On est complétement dans un cas de sacrifice !
Cette scène qui a fait pleurer des générations de lecteurices (lien en anglais), dont l’auteur de ces lignes, met les protagonistes face à un choix extrêmement lourd puisque l’avenir de tous les mondes repose sur elleux.
Finalement, Lyra et Will acceptent de ne pas mettre le multivers en péril au prix de leur amour, ce qui est un choix particulièrement héroïque.
Des héros sans démonstration
Et on peut penser que ce sacrifice en particulier soit assez représentatif de la manière dont celleux qui l’ont effectué sont célébré.e.s. Ou plutôt de l’absence de célébration les accompagnant.
En effet, la plupart des protagonistes prennent des choix difficiles sans l’ombre d’une reconnaissance de la part de la communauté. En parcourant les différents sacrifices évoqués, on se rend rapidement compte que ce ne sont pas des prétextes à des hommages dithyrambiques.
La sorcière torturée par le Magisterium au début de la Tour des Anges n’est même pas nommée. De même, la seule trace visible de l’action de Balthamos dans le chapitre 35 du Miroir d’Ambre, Très loin, au-delà des collines, est le corps sans vie du père Gomez. Tialys et Salmakia ont certes droit à des funérailles dans le chapitre 32 du Miroir d’Ambre, Au matin, qui sont néanmoins brèves, rudimentaires et se situent dans le monde des Mulefas qui n’ont pas idée de qui iels étaient.
Pour le sacrifice le plus impressionnant de la saga, à savoir la défaite de Métatron suite aux efforts de Mme Coulter et Lord Asriel, peu de personnes savent ce qu’iels ont fait pour le multivers, *spoilers de la Trilogie de la Poussière* au point que la propre mère de la femme au daemon-singe, Madame Delamare, dévouée au Magisterium, garde sa fille en très haute estime dans le chapitre 16 de la Communauté des Esprits, Lignum Vitae, ce qui laisse entendre qu’elle ne connait pas la nature exacte de sa mort. *fin de spoilers*
Enfin, Lyra et Will rentrent dans leurs mondes respectifs de manière relativement anonyme, sans que personne ou presque ne sache ce qu’iels ont fait. Dans ce cas, on peut par contre argumenter que c’est peut-être le meilleur moyen pour s’assurer qu’à la suite de leurs aventures iels puissent continuer à vivre de la façon la plus équilibrée possible.
A la rigueur, le seul dont le sacrifice est reconnu d’un certain point de vue est Lee Scoresby, dont la mort est célébrée par son ami Iorek Byrnison d’une manière que l’on qualifiera pudiquement de peu ragoutante.
Par rapport à d’autres œuvres de culture populaire, on n’érige pas statue pour les héros, comme pour Batman à la fin de the Dark Knight Rises de Christopher Nolan; on n’organise pas de cérémonie larmoyante comme pour Tony Stark à la fin d’Avengers: Endgame des frères Russo; et le récit ne s’éternise pas sur le vide qu’iels laissent comme l’ont fait les scénaristes de DC Comics dans la Mort de Superman.
Dans His Dark Materials, les personnages laissent de côté leurs egos pour un projet bien plus ambitieux, à savoir la fin de la tyrannie, qu’elle soit divine ou non, ce qui n’est pas sans rappeler l’intrigue de la série Andor créée par Tony Gilroy. Ainsi, le sacrifice, notion qui peut paraître de prime abord comme un pinacle de l’individualisme, devient un outil au service de la communauté.
Ainsi s’achève cet article qui me tenait à cœur, comme le savent celleux qui me suivent assidument sur Bluesky, tant His Dark Materials est une saga qui a une place importante pour moi. J’espère que cela vous a plu, même si le texte est devenu beaucoup plus long que ce que j’avais prévu. J'en profite pour remercier Dave Sheik et Augustin Trébuchet d'avoir pris le temps de me relire et pour leurs précieux conseils. N’hésitez à écrire ce que vous avez pensé de l'article en commentaires et à bientôt !