Avertissement : Les paragraphes suivants contiennent des spoilers par rapport à la série Stranger Things, et d’un très grand nombre d’autres œuvres auxquelles elle fait référence. Il est recommandé de les avoir vus si on ne veut pas gâcher le plaisir de la découverte.
Vu la longueur de l’article initialement prévu, celui-ci sera découpé en 3 « chapitres » en hommage aux noms des épisodes de Stranger Things.
Quelques mois se sont écoulés depuis la diffusion du dernier épisode de la série-phénomène et il était temps, maintenant que les passions étaient un peu retombées, de faire un point sur ce qu’un des étendards de Netflix a pu laisser derrière lui.
Je précise ici que je n’essaie pas de surfer sur une quelconque vague de haine, mais j’aimerais revenir sur la série et les sentiments contradictoires qu’elle a pu générer chez moi. En effet, j’avais aimé les premières saisons, et peu à peu, une certaine indifférence a fini par poindre, sans pour autant que j’abandonne la série comme j’ai pu le faire avec Westworld par exemple.
Je ne prétends pas non plus que ce qui est écrit dans cet article serait parole d’Évangiles. Il s’agit d’un avis personnel que j’essaye d’argumenter. Il est possible que vous en ayez un très différent, si c’est le cas, je vous invite à venir en parler en commentaires.
Bien évidemment, je base mon analyse sur un maximum de faits tangibles et sur aussi d’autres commentaires qui ont été faits sur Stranger Things. Je me permets d’insister par rapport à l’avertissement, un très, très grand nombre de films des années 80, et pas que, vont être mentionnés. Ce n’est pas dû à une volonté irrépressible d’étaler mon érudition, mais parce que l’étude de la série semblait l’imposer de par l’aspect rétro très assumé de la série.
Une fois ce cadre posé, on va pouvoir s’attaquer aux aventures d’Eleven, Mike et toustes les autres. Dans cette partie, on s’intéresse à la place de la série dans l’histoire télévisuelle, puis on s’attaque à la montagne d’influences en pagaille qu’elle charrie.
Une brève histoire de la télévision
Une remarque pertinente du vidéaste Tropeur dans une première vidéo sur Stranger Things qu’il a tournée était de noter que, bien que l’on puisse avoir l’impression d’être dans les années 80, la série n’aurait jamais pu être tournée à cette période, puisque «les séries à intrigue continue n’étaient pas la norme à l’époque». Et cela mérite d’être creusé.
Pendant longtemps, dans les séries en prises de vues réelles anglophones, même les plus respectées étaient soit des mini-séries, c’est-à-dire une histoire complète sur une seule saison (le Prisonnier), soit comportaient des épisodes qui fonctionnaient unités narratives indépendantes les unes des autres. Elles pouvaient garder les mêmes protagonistes (Columbo, Star Trek, les Envahisseurs…) ou non, ce qui font d’elles des anthologies (la Quatrième Dimension). Il y avait bien des soap operas comme par exemple Dallas qui étiraient leurs intrigues sur plusieurs saisons, voir beaucoup trop longtemps selon certain.e.s, mais il s’agissait de programmes méprisés par la critique.
Et on touche là quelque chose d’essentiel: le medium des séries télévisées était vu comme un art inférieur au cinéma, voir même jusqu’à très récemment pour certains critiques (dont Jean-Baptiste Thoret à 19:26). Même si de grands réalisateurs (Steven Spielberg et Jonathan Demme avec Columbo, Michael Mann avec Deux Flics à Miami) se sont faits les dents sur le petit écran, la télévision ne constituait pas une finalité en soit. Peut-être que les différentes contraintes, les fameuses coupures publicitaires, la nécessité de toujours faire des audiences ou la durée prédéfinie, ont pu freiner certains projets ambitieux.
On aurait pu penser que ce paradigme allait changer lorsque David Lynch et Mark Frost se sont lancés en 1990 sur la série Twin Peaks. En reprenant et détournant les codes des soap operas et séries policières et en ajoutant une dose de fantastique, elle proposait une intrigue ambitieuse qui pouvait se déployer sur plusieurs saisons. Malheureusement, la production de la deuxième saison où suite à des désaccords créatifs (lien en anglais), David Lynch puis Mark Frost quittèrent la série, a eu raison du projet, du moins pendant un temps. Mais l’idée avait germé, et son influence sur le futur de la télévision sera incommensurable (lien en anglais) au point que le créateur de la série les Sopranos, David Chase, ait déclaré «N’importe qui tournant des séries d’une heure aujourd’hui qui dit qu’il n’est pas influencé par David Lynch mentirait» (lien en anglais). (« Anybody making one-hour drama[s] today who says he wasn't influenced by David Lynch is lying » en VO).
Dale Cooper à la conquête de la télévision?
D’ailleurs, on serait tenté de dire que la série de gangster produite par HBO à la fin des années 1990 constitue un tournant: pour la première fois une série a pu développer son action sur plusieurs saisons et obtenir la consécration du public aussi bien que de la critique, au point que la format ne soit plus considéré comme le parent pauvre du cinéma. Plusieurs autres suivirent dans les années 2000 jusqu’aux années 2010, the Wire, Lost, Mad Men, Breaking Bad, jusqu’à Game of Thrones. L’adaptation de George R.R. Martin marqua même une nouvelle étape dans l’histoire de la télévision puisque c’était un projet ambitieux d’un genre réputé dur à retranscrire à l’écran, la fantasy. Il fut couronné de succès et ouvrit la possibilité de se frotter pour la première fois à des budgets comparables aux plus gros blockbusters hollywoodiens (lien en anglais).
Le changement de dimension était tel que les showrunners pouvaient négocier pour pouvoir s’affranchir de certaines règles télévisuelles: placer les crédits bien après l’ouverture de l’épisode Ozymandias de Breaking Bad, pour ne pas interférer avec l’intensité dramatique de la scène (lien en anglais), et s’assurer qu’il n’y ait pas de coupures publicitaires sur certains passages (lien en anglais). De plus, on peut remarquer que certains réalisateurs respectés du grand écran investirent des séries à intrigue longue comme Scorsese avec Broadwalk Empire et David Fincher avec House of Cards et Mindhunters.
Si j’ai bien précisé « les séries en prises de vues réelles anglophones » précédemment, c’est parce que certains autres types de télévision avaient pu être rodés à l’exercice d’une action se poursuivant sur plusieurs saisons, comme par exemple, l’animation japonaise qui adaptait des mangas-fleuves à la pelle dès les années 80.
C’est dans ce contexte que Netflix se lance. La plateforme au N rouge offrait un concept révolutionnaire à l’époque, en proposant de voir des séries entières d’une seule traite, sans contrainte d’horaire de diffusion et sans publicité. Ainsi, les règles qui régissaient la télévision apparaissaient caduques. Le succès du service de streaming a d’ailleurs obligé les chaines classiques à créer leur propre service de vidéos à la demande. Mais, les productions Netflix finirent par connaître des sorties scindées, entre une partie disponible à une date et une autre partie quelques semaines plus tard (lien en anglais), et la publicité fit irruption sur la plateforme, ayant quelque peu raison des ambitions initiales.
Sauf qu’en 2016, Netflix avait déjà quelques succès dans sa besace suivant un rythme continu sur plusieurs saisons, comme House of Cards ou Orange is the new Black. Cela dit, la plateforme était à la recherche de nouvelles parts de marché et ce qui était alors une anthologie des frères Duffer, Stranger Things, connait un succès immédiat. La série devient la plus regardée du service de streaming, est renouvelée dans la foulée, passant ironiquement à une intrigue sur plusieurs saisons, et se retrouve propulsée porte-étendard du N rouge.
Eleven et Netflix, à la conquête de la télévision
Tous ces éléments de contexte permettent de comprendre où arrive Netflix à cette époque et ce que représente Stranger Things. D’ailleurs, la série formalisera aussi une certaine grammaire de narration qu’on retrouvera chez d’autres productions de la plateforme, pour le meilleur comme pour le pire. On peut lister certaines de ces caractéristiques : des flashbacks qui reviennent sur les moments les plus importants de l’action, des éclairages en néon à gogo et bien évidemment, une fétichisation de l’époque dans laquelle l’action est racontée.
Les années 80 à tous les étages
Ce n'est un secret pour personne et la série avait même été pensée comme un hommage, la décennie 1980 irrigue Stranger Things par littéralement tous les pores, de par l’époque à laquelle se déroule l’action, de 1983 à 1989, mais aussi par les nombreux renvois à la pop culture des 80s et même un peu avant. Pour celleux qui n’auraient aucune idée de quelles sont ces influences, il s’agit en grande partie des films fantastiques, de science-fiction et d’horreur de l’époque qu’avaient signé Steven Spielberg, et plus largement de sa société de production Amblin; ceux de John Carpenter ou James Cameron, ainsi que les teen movies de John Hugues ou encore les romans de Stephen King qui avaient pour certains déjà connu des adaptations au grand écran. On peut aussi rajouter les jeux de plateaux comme Donjons et Dragons, ainsi que divers jeux d’arcade, mais je ne connais pas assez ces sujets pour les analyser.
Je ne vais pas me lancer dans une longue revue des références, parce que d’autres l’ont déjà fait (lien en anglais), même si deux clins d’œil un peu plus conceptuels ont retenu mon attention.
Dans l’ouverture de la saison 3, Max, Lucas, Mike et Will se rendent dans un centre commercial pour aller voir Day of the Dead de George Romero au cinéma, dont l’ouverture est littéralement saisissante. Or, le précédent volet de la saga sur les zombies du cinéaste, Dawn of the Dead, se passe quasi-intégralement dans un mall qui est envahi de revenants, ce qui laisse déjà penser à ce moment de la série que le Starcourt Mall aura un rôle central dans l’intrigue.
De plus, lors du final de cette même saison, Steve se retrouve avec un carton publicitaire représentant Phoebe Cates dans la scène la plus connue de Fast Times at Ridgemont High d’Amy Heckerling dans les bras. Or, dans ce même film, le personnage de Mike est dans une posture similaire lorsqu’il montre à son ami Mark comment draguer, en prenant comme exemple un carton grandeur nature de Debbie Harry.
Mais, sans rentrer dans une recension sans fin des références dans la série, je veux surtout montrer que les années 80 se retrouvent à tous les niveaux de la production Netflix.
Dès les auditions pour le casting de la première saison, le Stand By Me du regretté Rob Reiner a joué un rôle capital. Les renvois au film dans la série sont nombreux, des rails de trains au milieu de la forêt au cimetière de voitures, jusqu’à la réplique « Eat my fat one » que reprendra Derek dans l’ultime saison. Mais au-delà de ça, des passages de l’adaptation de Stephen King ont été utilisés pour caster les jeunes acteurices (lien en anglais). Cela montre que la volonté de faire un hommage aux années 80 a imprégné plusieurs étapes du processus de création.
Le casting en lui-même respire les années 80, de Winona Ryder à Linda Hammilton.
La première a été révélée au grand public dans Beetlejuice de Tim Burton, qu’elle retrouvera dans Edward aux Mains d’Argent. Si dans ces classiques elle a été l’adolescente qui se retrouve confrontée au surnaturel, elle est dans la série, symboliquement, la mère de cette génération d’enfants aux prises avec l’Upside Down. Mais, contrairement aux parents de ses personnages, qui malgré leur stature d’adultes sont dépassés par les événements, Joyce Buyers se montre plus combative, prête à en découdre avec les créatures qui menacent ses fils. En cela, elle se rapproche plus de Ripley dans Aliens de James Cameron.
En ce qui concerne l’interprète de la légendaire Sarah Connor dans Terminator de James Cameron, son personnage dans la série est tellement réduit à peau de chagrin que j’ai du mal à en tirer des conclusions.
Mais ce ne sont pas les seules acteurices qui ont un lien avec la décennie des années 80, on en dénombre au moins un.e par saison.
Pour la première, Winona Ryder est accompagnée de Matthew Modine, qui étant son ainé de douze ans, a pu tourner dans quelques films dans la décennie 80. Ses deux rôles les plus marquants de cette époque, le personnage éponyme de Birdy d’Alan Parker et James « Joker » Davis dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick, ont en commun d’être deux jeunes hommes plus sensibles que leurs camarades qui seront violemment heurtés par leurs expériences de la guerre du Vietnam, étant entre autres confrontés à des supérieurs d’une rigidité implacable. Le personnage qu’il interprète dans Stranger Things, le Dr. Brenner, se situe clairement dans la catégorie de ces tortionnaires, sa froideur tranchant singulièrement avec la vitalité initiale des premiers personnages joués par l’acteur. On est clairement sur une opposition de ce que Matthew Modine a pu véhiculer comme image, comme pour marquer qu’il a basculé dans le camp du mal.
Modine dans Birdy vs Modine dans Stranger Things
Pour la deuxième saison, les choix de Sean Astin et Paul Reiser semblent relever de l’évidence.
En effet, l’interprète de Samwise Gamgee dans le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson a été révélé dans les Goonies de Richard Donner. Il y joue le rôle d’un enfant embarqué dans une aventure fantastique qui n’est pas sans rappeler Mike et sa bande. Le fait que dans la série ce soit lui-même un nerd qui a grandi, renforce l’impression que son personnage marque un passage de flambeau entre deux générations.
Quant à Paul Reiser, son personnage de Dr Owens est au Département de l’Énergie ce que Carter Burke, qu’il interprétait, était à Weyland dans Aliens de James Cameron: le garant du bon déroulement des opérations. Il tranche cependant singulièrement avec son alter-ego passé par son empathie, sa volonté de sauver le plus de personnes possible à Hawkins, *spoilers* là où le cadre de Weyland était prêt à livrer Ripley et Nux aux face-huggers sans sourciller *fin de spoilers*. On est donc plus sur une logique d’opposition.
Dans la troisième saison, la garante de la continuité fait cette fois-ci partie du jeune casting avec Maya Hawke. Ou plutôt par la filmographie de ses parents, puisqu’elle est la fille d’Ethan Hawke, révélé dans le Cercle des Poètes disparus de Peter Weir, un des derniers films des 80s mettant en scène une bande de jeunes hommes, et surtout d’Uma Thurman. Avant de connaître la gloire dans les années 90 et 2000, elle avait tourné dans quelques teen movies, dont Johnny Be Goode de Bud Smith, où elle travaille comme serveuse avec un accoutrement gentiment ridicule, ce qui est aussi le cas de Robin interprétée par sa fille dans la saison 3 de Stranger Things.
Lors de la quatrième saison, le membre du casting qui fait le lien avec les années 80 a un rôle de courte durée, mais hautement symbolique, puisqu’il s’agit de Robert Englund, l’interprète du célèbre boogeyman Freddy Krueger. Le fait de le voir apparaître en Victor Creel alors que des adolescent.e.s sont victimes d’un homme défiguré, qui les piège en entrant dans leur esprit, confirme les similitudes de la saison avec les Griffes de la Nuit de Wes Craven. Cela dit, son personnage est une victime miraculée de ce criminel, ce qui semble marquer une opposition, mais quelques épisodes plus tard, il est révélé que le tueur est en réalité son fils, Henry Creel. On est donc sur une filiation entre les deux boogeymen, Freddy étant symboliquement le père de Vecna, un peu comme le casting de Sean Connery dans la Dernière Croisade de Spielberg marquait l’héritage de James Bond chez Indiana Jones.
Freddy et Vecna, comme père et fils
Ainsi, le casting illustre bien le lien que veut créer la série des Duffer avec les classiques des années 70/80, par des logiques de continuité, filiation et opposition.
On retrouve aussi ce lien dans l’intrigue des différentes saisons qui renvoie fréquemment à des éléments de films cultes de l’époque.
Dans la première saison, un enfant se fait enlever par une force surnaturelle qui l’emmène dans une dimension parallèle, exactement comme dans le Poltergeist de Tobe Hopper. Ensuite, un groupe d’amis fans de jeu de plateaux tombe sur une personne qui s’exprime de manière monosyllabique, pourchassée par des organisations gouvernementales, tout comme dans E.T de Spielberg. D’ailleurs, comme la créature extra-terrestre, elle possède de puissants pouvoirs télékinétiques, rappelant aussi Carrie dans le film éponyme de Brian de Palma et les jedis de la saga Star Wars de George Lucas, partageant avec la première des traumatismes terribles et avec les seconds la gestuelle lors de l’utilisation des pouvoirs. De même, la deuxième saison reprend la trame d’Aliens de James Cameron, la troisième fait référence au sous-genre horrifique des body snatchers* et ses illustres représentants que sont The Thing de John Carpenter et l’Invasion des profanateurs de Philip Kaufman, et comme on l’a vu, la quatrième saison se rapproche des Griffes de la Nuit de Wes Craven.
(*body snatchers, littéralement « voleureuses de corps », sous-genre de films d’horreur où une entité prend l’apparence d’humains existants, en répliquant leur apparence ou en prenant contrôle de leurs corps, afin d’infiltrer et envahir l’humanité.)
Au-delà de ces références directes, le contenu visuel est aussi un hommage aux canons des années 80, comme le filtre de la première saison donnant une tessiture rappelant les pellicules de l’époque (lien en anglais), les jeux de lumière spielbergiens en diable ou encore les mouvements de caméra évoquant ceux des maîtres des 80s comme l’a expliqué Écran Large en vidéo.
Scène de Rencontres du 3ème type ou Christine?
Je reviens d’ailleurs sur ce dernier point où si dans la vidéo, Antoine Desrues fait le parallèle avec J.J Abrams pour avoir réussi à tirer la quintessence du meilleur des Spielberg et consorts, je trouve qu’on peut pousser l’analogie avec le créateur de Lost, en disant que les showrunners épousent aussi son penchant pour une technicité démonstrative. Je pense à ces plans-séquence comme lors de la poursuite de Hopper par les russes dans l’épisode 7 de la saison 3, The Bite, qui bien que parfaitement exécutés, n’apportent à mon sens pas grand-chose au récit.
La musique se veut aussi une manière de faire le lien avec cette époque, que ce soit par la partition originale de Kyle Dixon et Michael Stein qu’on pourrait définir comme un mélange de Tangerine Dream et John Carpenter, que par la réutilisation fréquente de tubes de l’époque du Should I Stay (or Should I Go) des Clash jusqu’au Purple Rain de Prince, en passant par NeverEnding Story de Limahl, Running Up that Hill de Kate Bush ou encore Master of Puppets de Metallica.
Ainsi, il apparaît que le renvoi aux années 80 se retrouve à tellement de niveaux de la production que l’on peut légitimement dire que cette influence a imprégné l’ensemble du processus créatif de la série.
Et soyons honnêtes, ce n’est pas une mauvaise chose en soi. Toute œuvre est influencée d’une manière ou d’une autre par certaines la précédant, la question est de savoir ce qu’il en sera fait. D’ailleurs, les influences de Stranger Things sont elles-mêmes tributaires d’influences plus anciennes.
Que ce soit le Star Wars de George Lucas, qui peut être vus comme la somme de tout ce qu’il a aimé, les western spaghetti (lien en anglais), les films de samouraïs (lien en anglais) ou encore les comics tels Flash Gordon (lien en anglais), Halloween de John Carpenter qui emprunte aussi bien au Psychose d’Hitchcock (lien en anglais) qu’au Profondo Rosso de Dario Argento (lien en anglais) ou encore nombre de films de cette époque (The Thing, l’Invasion des Profanateurs, Scarface…) qui sont des remakes de classiques, tous vont aussi puiser dans un patrimoine conséquent.
Ces influences ne posent pas problèmes en soi, si les créateurices peuvent en sortir le meilleur et en faire quelque chose de neuf et original en le combinant avec un regard nouveau, comme l’explique Tropeur dans la vidéo précédemment évoquée.
Mais, à force d’empiler les renvois aux années 80, le danger est de fétichiser et de renvoyer une image faussée de l’époque. Pour simplifier, là où les murs des chambres d’ados dans Stranger Things se transforment en publicité pour Amblin, on peut raisonnablement supposer que dans la réalité, ces murs étaient immaculés à l’exception d’un possible poster d’Iron Maiden ou Madonna. Et au-delà, en ne ressortant que le positif, on peut laisser l’impression que « C’était mieux avant ».
De la fétichisation des années 80
De manière surprenante, une franchise des années 80 avait plutôt bien cerné ce problème et c’est d’autant plus malin qu’elle reposait en partie sur la nostalgie des années 50 : Retour vers le Futur. En effet, le premier volet rappelle sans s’en donner l’air, qu’aux débuts du rock’n roll, les femmes étaient aliénées par leur condition de mère au foyer et que les personnes noires avaient du mal à accéder à des postes à responsabilité. Le deuxième film enfonce le clou et livre une scène savoureuse, Marty McFly se rend en 2015 dans un bar ambiance 80’s où rien ne ressemble à son quotidien : le Thriller de Michael Jackson est joué à fond les ballons, les séries de l’époque sont diffusées dans tous les sens et l’esthétique fait très plastique. On est en plein fétichisme et sur une prédiction du retour de l’attrait pour cette époque dans les années 2010, ce qui pouvait être anticipé vu que ces cycles de nostalgie tournent sur des rythmes d’une trentaine d’années.
A la lumière de ces informations, on peut se demander vers quel pôle penche la série des Duffer : bonne digestion des influences ou fétichisation un poil barbante ?
Pour ma part, j’ai pu opter pour la seconde option, puisque j’ai fini par être agacé lors du visionnage de l’ultime saison, au point d’ironiser sur un clin d’œil à Evil Dead de Sam Raimi.
Mais, tant d’autres sources d’inspiration on put la traverser que ce serait réducteur d’être aussi définitif sur la série dans sa globalité.
Pour quelques influences de plus
En effet, la série a pu faire appel à des œuvres sortant de la période 1973, avec l’Exorciste de William Friedkin qui est largement évoqué pour l’histoire de Will dans la deuxième saison, à 1989 et la sortie du troisième volet d’Indiana Jones et qui s’éloignent des styles estampillé 80s.
D’abord, musicalement, deux des meilleures séquences de la première saison sortent de ce cadre: il s'agit du passage intradiégétique qui suit bien le rythme de l’action du Surrealistic Pillows de Jefferson Airplane sorti en 1967 dans le diner de Benny, dans le premier épisode, soit un album sorti une quinzaine d’années avant l’histoire, et de la « découverte » rythmée, de manière extradiégétique cette fois, dans l’épisode 3 Holly, Jolly, par la reprise de Heroes par Peter Gabriel, sortie en 2010, soit bien après l’intrigue. Il semble d’ailleurs que par la suite, les autres saisons iront puiser dans un répertoire plus strictement réduit aux années 80.
De même, dans la première saison, le scaphandre que porte les personnes se rendant dans l’Upside Down fait référence au 2001 de Stanley Kubrick, qui date de 1968, donc avant la période d’influence évoquée. De plus, les espaces noirs et aqueux dans lesquels Eleven évolue quand elle utilise ses pouvoirs ressemblent à ceux d’Under the Skin de Jonathan Glazer (lien en anglais), sorti en 2013 , les premiers designs du Demogorgon s’inspiraient de ceux de l’Homme Pale du Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro (lien en anglais), réalisé en 2005, et puisque rien ne se perd, on les retrouvera sur l’apparence de Vecna, et des enfants sont manipulés par le gouvernement dans le but d’en faire des armes comme dans Akira de Katsuhiro Otomo, sorti en manga de 1982 à 1990 et qui connaitra une adaptation en animation en 1988 devenue culte depuis (lien en anglais). On peut remarquer que cette dernière influence est presque contemporaine à l’époque, mais elle ne deviendra iconique que plus tard et surtout elle sort du canon des 80s chéri dans la série.
De même, la petite ville d’Hawkins perdue dans la forêt de pins, avec des policiers dépassés par des événements fantastiques n’est pas sans rappeler la série Twin Peaks de Mark Frost et David Lynch, chez qui les Duffer sont allés chercher le créateur du logo, Ed Bengiat (lien en anglais). Certes, on peut argumenter que les premières saisons ont été diffusées entre 1990 et 1991, ce qui n’est pas si loin de la période où se passe la série, mais le ton et les thématiques tranchent radicalement avec les classiques de Spielberg, John Hugues et consorts.
Cela étant dit, il existe un genre cinématographique entier auquel il est fait référence dans Stranger Things et dont je n’ai pas trouvé de trace dans les différentes analyses que j’ai pu lire: le film de complot, un genre de long-métrages, éminemment politique qui a émergé à la fin des années 60 aux Etats-Unis et dont la chaine Cinéma et Politique parle très bien en vidéo.
Si on déroule l’histoire de Jonathan Buyers dans la première saison, il s’agit d’un photographe qui prend des clichés volés sans l’autorisation des personnes dessus, dans l’épisode 2, The Weirdo on Maple Street. Puis, il va remarquer, avec l’aide de Nancy, quelque chose d’étrange dessus, et va redévelopper les photographies pour se rendre compte qu’il a capturé l’instant précédant un meurtre, dans l’épisode 4, The Body. Il s’agit de l’intrigue de Blow Up de Michelangelo Antonioni, film matriciel du genre, qui inspirera entre autres le Blow Out de Brian de Palma, où le meurtrier est, cette fois-ci, un monstre interdimensionnel.
Jontahan et Thomas de Blow Up, même combat?
Par ailleurs, le Département de l’Énergie agit comme une sorte d’organisation secrète bien que liée au gouvernement qui n’hésite pas à tuer des personnes inoffensives juste parce qu’elles en savent un peu trop, tout en abusant de leur confiance, comme lors du meurtre de Benny Hammond au tout premier épisode. Cette configuration n’est pas sans évoquer le massacre inaugural de Trois jours de Condor de Sidney Pollack.
De plus, lorsque le shérif Jim Hopper s’approche d’un peu trop près des bâtiments de l’organisation, dans la première saison lors l’épisode 5, The Flea and the Acrobat, il est persuadé qu’il est mis sous écoute et il met son salon sens dessus dessous pour trouver un micro. Difficile de ne pas penser à la fin de Conversation Secrète de Francis Ford Coppola où Harry Caul, joué par Gene Hackman, démonte son appartement pour la même raison.
En passant à la saison 2, l’histoire de Jonathan et Nancy rappelle aussi un classique de cette époque: toustes les deux enquêtent sur une sombre affaire, ont des méthodes un peu différentes qui mènent à des accrochages entre elleux et vont solliciter une source apparaissant en retrait du monde. On n’est pas loin des Hommes du Président d’Alan Pakula, avec la mort de Barb en guise de Watergate et Murray en Gorge Profonde. En revanche, pour les détournements en mode la Classe Américaine, je laisse ça à votre imagination!
Même si les références au genre disparaissent peu à peu au fil de la série, l’influence principale de la troisième saison, l’Invasion des profanateurs de Philip Kaufman, est à l’intersection de la science-fiction, de l’horreur et du film de complot, vu que les personnages principaux cherchent à percer le mystère des changements soudains d’attitude chez leurs proches.
On peut néanmoins remarquer que si la série fait référence au genre, elle n’épouse pas la part d’ironie, de doute, qui traverse les films de complot. En effet, contrairement à leurs prédécesseurs, Jonathan retrouve et affronte l’assassin de Barb, Hopper découvre le micro chez lui et le Département de l’Énergie finit par payer pour ses crimes, par la quasi-extermination de sa première équipe puis par la fermeture de ses locaux.
Ainsi, toutes ces nouvelles influences ont tendance à rendre encore moins lisibles les liens entre les œuvres auxquelles il est fait référence dans Stranger Things. En effet, il y a énormément de différences entre elles, aussi bien des films d’auteur que des œuvres de commande, de superproductions que de films indépendants, de films éminemment politiques que de purs divertissements, de débauches d’effets spéciaux que de long-métrages très réalistes, des succès immédiats que des œuvres qui devinrent culte postérieurement… Le seul point commun, à part l’époque pour certains des films, serait que ce sont des œuvres qui ont fait rêver les créateurs qui ont voulu leur rendre hommage.
Cela étant dit, cela ne répond pas tout à fait à la question qu’on s’est posée précédemment: qu’ont fait les Duffer d’un tel corpus? Pour cela, il va falloir se plonger un peu plus en détails dans ce que raconte la série, aussi bien sur la forme que sur le fond, sur la manière dont s’articule le récit et l’histoire qui est racontée. Mais, ce sera pour la prochaine partie de cette analyse.
C’en est fini pour aujourd’hui. J’espère que cette première partie vous a plu et que vous attendez la suite de l’analyse avec impatience. Je tenais aussi à remercier Este pour sa relecture de l'article. N’hésitez à écrire ce que vous avez pensé de l'article en commentaires et à bientôt !