Avertissement : Les paragraphes suivants contiennent des spoilers par rapport à la série Stranger Things, et d’un très grand nombre d’autres œuvres auxquelles elle fait référence. Il est recommandé de les avoir vus auparavant si on ne veut pas gâcher le plaisir de la découverte.
Vu la longueur de l’article initialement prévu, celui-ci sera finalement découpé en 3 « chapitres » en hommage aux noms des épisodes de Stranger Things.
Re-bonjour à toustes pour cette deuxième partie de mon analyse de Stranger Things. Si vous avez raté la première partie, elle est disponible ici.
Et si vous avez la flemme de tout relire, on peut résumer de la manière suivante: on avait vu que la série s’était retrouvée propulsée en tête de gondole de Netflix, avec sur ses épaules l’objectif de faire durer une intrigue dans le temps. De plus, si l’influence des années 80 y apparaît structurelle, d’autres renvois montrent que l’œuvre des Duffer n’est pas qu’un simple décalque nostalgique.
Nous allons maintenant analyser plus en détails le contenu de la série, aussi bien la manière de raconter que ce que dit Stranger Things.
Une structure pas toujours solide
Je dois admettre avoir été surpris de découvrir que Stranger Things ne devait être qu’une anthologie (lien en anglais) et que les portes ouvertes finales (Hopper partant à la recherche d’Eleven et Will ayant des visions de l’Upside Down) n’étaient pas des rajouts de dernière minute. D’autant plus que certains éléments qu’avaient prévu les frères Duffer, comme la finalité du sacrifice d’Eleven (lien en anglais) ou encore la mort de Steve Harrington (lien en anglais) n’ont finalement pas fait leur chemin jusqu’à la première saison. Mais puisqu’on recycle souvent les bonnes idées, on en verra des reprises avec la mort de Billy Hargrove qui a remplacé Steve en tant que bully et le final de la dernière saison pour Eleven (enfin presque).
Pour revenir à l’origine de ma surprise, c’est surtout que de toutes les saisons, c’est la seule qui laissait suffisamment de pistes, un possible retour d’Eleven et les manifestations de l’Upside Down par Will, pour que la saison qui suive puisse broder dessus.
En effet, ayant découvert les deux premières saisons en même temps, je trouvais que le diptyque fonctionnait plutôt bien avec une conclusion, certes très hollywoodienne mais satisfaisante. Cette manière de rentrer dans la série a peut-être biaisé mon jugement. En réalité, avec le recul, il apparaît bien une rupture entre la première saison et le reste de la série.
Alors que la première saison devait se suffire à elle-même, on retrouve dès la deuxième saison des gimmicks qui feront office de référence pour la suite. Par exemple, il y aura toujours une scène basée sur un tube de l’époque, une mort déchirante d’un personnage sympathique et une bataille finale. D’un point de vue formel, l’utilisation plus extensive d’effets spéciaux numériques est actée, là où les effets pratiques étaient préférés dans la première saison.
Mais au-delà de ces points de référence, il faut admettre que les Duffer ne donnaient pas l’impression de savoir sur quel pied danser. Un bon exemple qui illustre ce sentiment est l’identité de l’antagoniste principal dans l’Upside Down. Alors qu’on croit que le Demogorgon est le boss final dans la première saison, l’extension de la mythologie de l’Upside Down indique que c’est en réalité le Mind Flayer qui occupe cette fonction. Puis, la quatrième saison introduit Vecna qui semble reprendre ce rôle. Mais, le final de la série fait revenir le Mind Flayer tel un diabolus ex machina pour en faire le méchant ultime. On voit bien qu’il y a un problème de consistance sur qui occupe quel rôle, au point de frôler parfois le problème de continuité rétroactive.
La même chose peut s’appliquer aux antagonistes du monde réel: le Département de l’Énergie devient moins belliqueux dans la deuxième saison, même s’il continue à protéger ses intérêts, et disparait lors de la troisième saison au profit de russes, pas vraiment crédibles. Ces derniers auront un rôle plus périphérique dans la quatrième saison, mais on finit par prendre ces terribles bolchéviques en pitié lorsqu’ils se font massacrer par les monstres de l’Upside Down, pendant que les organisations gouvernementales américaines sont partagées de manière très manichéenne entre les gentils et les méchants. Enfin, lors de l’ultime saison, l’armée sera réduite à un ennemi un peu perdu entre l’Upside Down et les habitants d’Hawkins avec une vague tentative de sécession du lieutenant Akers qui ne tient pas un épisode.
Ces problèmes d’écriture sont particulièrement criant en ce qui concerne l’évolution des personnages. Alors, avant toute chose, je tiens à préciser qu’effectivement, les personnages lorsqu’ils traversent des péripéties particulièrement déroutantes se doivent d’évoluer, justement pour démontrer qu’ils passent par des étapes transformatrices. Sauf si vous êtes un héros de bandes-dessinées franco-belge, mais c’est une autre histoire.
Cela dit, ces développements doivent suivre une certaine cohérence et ne pas intervenir durant l’ellipse entre les différentes saisons.
Shérif Hopper dans une drôle d'épiphanie
A ce titre, l’évolution de Jim Hopper est assez éloquente. En effet, s’il passe une grosse quinzaine d’épisodes dépressif et qu’on peut penser le voir reprendre quelque peu goût à la vie, le voir exécuter cyniquement les basses œuvres de son maire et parader en chemise hawaïenne dans la troisième saison interroge pas mal pour le coup. Si plusieurs commentateurices ont pointé le peu d’utilité de sa présence par la suite, on peut au moins reconnaitre que sa caractérisation y est moins incongrue.
De la même manière, Joyce Buyers qui est une mère-courage combative dans les premières saisons, en a subitement plus rien à faire de ses fils. Elle suit Hopper loin d’Hawkins dans la troisième saison et elle part carrément en Alaska dans la quatrième, laissant les enfants à la merci d’ennemis franchement dangereux.
Murray a droit aussi à une évolution douteuse. S’il est d’abord un reclus paranoïaque accueillant les personnes ne donnant pas leur nom à l’entrée de son bunker avec un fusil à bout portant, comme avec Alexei dans l’épisode 5 de la saison 3, the Flayed, il tombe ensuite dans trois pièges prévisibles, avant de se découvrir dans la quatrième des talents de karatéka. Pour la dernière partie, j’ai peut-être raté la pointe d’humour qui faisait passer la pilule, mais je dois admettre que pour moi c’est aussi risible qu’incohérent.
Murray ouvre ses chakras
D’abord, Mike Wheeler, s’il apparaît plus posé et calme que ses camarades dans les deux premières saisons, il devient subitement stupide dans la troisième après être officiellement le copain d’Eleven. Leur relation est la raison derrière ce changement soudain, et particulièrement l’angoisse qu’il arrive quelque chose à sa dulcinée (épisode 6, E Pluribus Unum). La quatrième saison, exploitera une idée similaire, dans le cadre où il ne se sent pas autorisé à lui dire qu’il l’aime, parce qu’il ne se sent pas assez bien pour elle (résolu dans le final, The Piggyback), et pas par virilité mal placée, évidemment... Honnêtement, ce ne sont pas des raisons absurdes, il y a d’ailleurs d’autres œuvres qui peuvent bien les traiter, notamment dans le film d’animation Si tu tends l’oreille de Yoshifumi Kondō, dont j’ai déjà un peu parlé ici. Mais, dans Stranger Things, ces thématiques et la manière dont elles influent sur le comportement de Mike sont mal posées et apparaissent comme peu crédibles.
Pour Will Buyers, son personnage semble baladé d’une saison à l’autre dans des rôles qui ne se ressemblent pas ou très peu. Dans la première saison, il est la victime du Demogorgon, puis dans la deuxième, devient un agent-double du Mind Flayer malgré lui. Lors de la troisième, il sert de détecteur de luxe de la présence d’agents de l’Upside Down, pour que dans la quatrième, il soit un amant secret et malheureux de son meilleur ami, et qu’enfin il se révèle comme détenteur d’un grand pouvoir sur le Hive Mind de Vecna, et connaisse un aboutissement avec son coming-out. Son parcours n’apparaît pas toujours d’une grande cohérence, parfois mis au second plan, voir décevant, même si la conclusion peut s’avérer plus ou moins satisfaisante. J’aurais peut-être pu la trouver touchante si son interprète ne m’avait pas inspiré une antipathie totale suite à ses prises de position sur Gaza (lien en anglais).
De la même manière, Steve Harrington semble tributaire des aspirations changeantes des auteurices. De bully qui se rachète dans la première saison, il passe à baby-sitter de Dustin dans la deuxième. Puis il est précipité dans de vrais-faux rapprochements sentimentaux avec Robin dans la troisième, pour qu’il semble se réintéresser romantiquement à Nancy dans la quatrième. La cinquième saison recentre son développement sur son amitié avec Dustin, sur laquelle je vais revenir. Son développement apparait lui aussi chaotique, sans que les showrunners n’aient d’idée claire le concernant, ce qui est d’autant plus dommage que l’acteur qui l’incarne, Joe Kerry, est excellent du début à la fin.
Steve, perdu dans les errements narratifs des scénaristes
On peut d’ailleurs revenir sur son histoire avec Robin dans la troisième saison qui se finit avec le coming-out de cette dernière qui est une scène assez émouvante. Sauf qu’à en croire Maya Hawke, ce n’était pas ce qui était prévu, son personnage devait finir avec Steve (lien en anglais). Ce serait l’actrice elle-même qui aurait suggéré ce changement que les Duffer ont accepté. Si on voit le verre à moitié plein, on est face à des scénaristes ouverts d’esprit qui ne sont pas réfractaires à des idées différentes des leurs. Mais si on voit le verre à moitié vide, on se dit qu’on ne serait pas passé si loin d’une intrigue beaucoup trop stéréotypée…
Le traitement des personnages secondaires, effacés puis réapparaissant subitement plus tard, semble confirmer un manque de certitude de la part des créateurices. C’est particulièrement visible dans la dernière saison, où pas moins de trois personnages vus précédemment disparaissent sans explication. Il s’agit de Suzie, la copine de Dustin, Argyle, le collègue de Jonathan, et le docteur Owens, laissant les membres du casting justifier leur absence auprès de la presse (lien en anglais). De la même manière, Erica Sinclair et le professeur de sciences Scott Clarke disparaissent purement et simplement de l’intrigue lors du final, alors qu’iels se trouvent au sommet de l’église et qu’iels se retrouvent entouré.e.s de militaires.
Et puis, il y a le cas de Kali. Entre sa dernière scène dans la deuxième saison dans l’épisode The Lost Sister et sa réapparition «surprise» à la fin du premier volet de l’ultime saison dans l’épisode Sorcerer, huit longues années se sont écoulées pour les spectateurices. Énormément de péripéties ont eu lieu, sans la moindre implication de sa part. Il est donc difficile d’établir un lien affectif avec son personnage, ce qu’on peut d’autant plus regretter puisque son rôle est intéressant. En effet, en répétant constamment à Eleven qu’en tant qu’ex-cobayes du Département de l’Énergie elles ne seront jamais acceptées, elle est un pendant «marginal» de la prodige d’Hawkins, qui ambitionne de vivre en société là où son ainée est dans une rébellion perpétuelle. On peut cependant comprendre la réticence des Duffer à faire revenir Kali en se souvenant des critiques mitigées de l’épisode de la saison 2 centré sur elle, the Lost Sister (lien en anglais).
Où es-tu, Kali?
Cette manière de maltraiter certains personnages est d’autant plus surprenante que la série s’attarde à créer de la sympathie, voire de l’attachement pour d’autres. Certes, c’est souvent pour mieux les tuer comme Bob Newby, Alexei ou encore Eddie Munson. Il reste donc le sentiment contradictoire que les auteurices peuvent créer des parcours émouvants pour certains personnages, mais ne se seraient pas donnés la peine d’en donner un cohérent à d’autres…
Encore une fois, ce n’est qu’une conséquence du manque de suite dans les idées des showrunners qui donnent l’impression d’improviser pour chaque saison, malgré les grandes déclarations des Duffer affirmant qu’ils avaient toutes les cartes en main depuis le début (lien en anglais). D’ailleurs, un des indices qui suggèrent que les saisons ont été le résultat de processus distincts est le fait que chacune souffre de tares différentes.
Si la première saison est devenue un classique instantané, entre autres grâce à un bon agencement du récit, les choses se gâtent quelque peu par la suite.
La deuxième saison est, pour moi, celle qui est la plus consistante des suites narrativement. Mais on ne peut pas passer à côté de certaines incohérences, comme par exemple, le fait que des parents plutôt sévères, dont les enfants ont échappé de peu à la mort moins d’un an auparavant, ne soient pas plus inquiets que ça de ne pas avoir de nouvelles d’elleux pendant de longues heures.
Dans la troisième, les problèmes de développement de personnage s’empilent beaucoup trop pour qu’on puisse les ignorer. C’est d’autant plus dommage pour le jeune casting, leurs interactions sont quelque peu stéréotypées et parfois ridicules et les font passer pour des adolescents idiots. On est assez loin de la profondeur du Breakfast Club de John Hugues, dont les Duffer s’étaient inspirés. De plus, si les russes peuvent constituer théoriquement une menace crédible, ils apparaissent beaucoup trop cliché dans leur base secrète en papier mâché, avec leur homme de main qui a des allures de T-800 slave. Ils souffrent cruellement de la comparaison avec le Département de l’Énergie qui était bien plus terrifiant dans la première saison.
La quatrième saison souffre d’un éclatement de l’intrigue dans beaucoup de directions qui a pour conséquence de produire des épisodes très longs, avec des développements entre autres sentimentaux qui tournent en rond.
Le final, the Piggyback, est assez révélateur de ce problème, avec ni plus ni moins que trois groupes sur Hawkins, le groupe d’Eleven et un groupe en Sibérie, ce qui donne cinq arcs qui s’enchevêtrent. Il apparaît assez compliqué de passer de l’un à l’autre sans n’en délaisser aucun. Par exemple, Nancy, Robin et Steve se font étrangler pendant une bonne trentaine de minutes avant que leur situation ne soit résolue, bonjour les records d’apnée!
De plus, sur ce final, il y a des analogies qui interrogent, comme le fait que, sur la séquence rythmée par Master of Puppets, judicieusement à propos, Max tente d’échapper Vecna soit monté parallèlement avec la fuite d’Erica poursuivie par un jock infiniment moins menaçant que le boggeyman. A l’inverse, la mise à mort d’Eddie par les chauves-souris de l’Upside Down est moins marquante que des scènes similaires comme le sacrifice de Billy Hargrove dans la troisième saison. J’ai donc l’impression qu’il y a un problème de narration, comme si les Duffer n’arrivaient pas à séparer l’important du superflu.
Enfin, l’ultime saison reprend malheureusement tous ces défauts et a même tendance à les empirer.
Les relations entre les personnages n’y sont pas toujours bien écrites. On peut penser à Steve et Dustin, qui en l’espace de trois épisodes changent du tout au tout. Ils se disputent au sujet de l’héroïsme d’Eddie la saison précédente, au point d’en venir aux mains dans un combat presque aussi brutal que celui de They Live! de John Carpenter, dans l’épisode 5 Shock Jock. Puis ils finissent dans les bras l’un de l’autre dans l’épisode d’après, Escape from Camazotz, et se rabibochent pour de bon, en célébrant l’héritage d’Eddie dans celui qui suit, the Bridge. On a une évolution extrêmement rapide en passant d’une extrême à l’autre, qui semble donc peu crédible, même si on peut être touché par l’affection que se vouent les deux jeunes hommes.
Une autre scène donne une impression similaire: celle où Nancy et Jonathan pensent être à deux doigts de mourir et énumèrent ce qu’iels n’aiment pas chez l’autre avant de se dire qu’iels n’étaient pas faits pour être ensemble dans Escape from Camazotz. Les dialogues ne sont pas incroyablement ciselés, au point qu’on puisse en sourire, mais je ne peux m’empêcher d’avoir de la tendresse pour les personnages.
En réalité, ces intrigues résolues avant même d’avoir été proprement exposées et ces passages pas forcément brillants mais touchants, m’ont rappelé autre chose : le fameux ventre-mou de Twin Peaks après le départ de Lynch puis Frost, entre l’épisode 9 de la deuxième saison et le final, soit tout de même une douzaine d’épisodes. Nombre d’arcs y sont abandonnés avant d’avoir donné leur pleine mesure, comme la partie d’échecs avec Windom Earle, par exemple, et certains moments ne sont pas génialement écrits mais émouvants, comme la scène où Cooper réconforte un Truman anéanti par la mort de la femme qu’il aime, dans l’épisode 17, Wounds and Scars.
Cooper/Truman, Nancy/Jonathan: même combat?
De plus, l’ultime saison de Stranger Things teste les gimmicks narratifs jusqu’à la rupture. Au point qu’un en particulier a exposé ses limites criantes: les flashbacks rapides lors de moments dramatiques. Dans l’épisode Sorcerer (et non l’excellent film de Friedkin du même nom de 1977) en particulier, deux moments l’illustrent: la traversée du couloir de la base militaire dans l’Upside Down d’un Hopper titubant, les larmes aux yeux qui au lieu de m’avoir ému, m’a paru interminable, et Will lors de l’attaque des Demogorgons qui se rappelle de ce que lui a dit Robin… en début d’épisode. De la même manière, la décapitation de Vecna lors du final apparaît incroyablement longue. En effet, il faut donner le temps à tous les personnages présents de se remémorer pourquoi iels lui en veulent… L’impression générale est un effet de lourdeur, au point que j’en arrivais juste à espérer que les scènes se terminent rapidement.
Et puis, il y a deux aspects qui cohabitent de manière paradoxale. D’abord, une tendance à tout expliciter et marteler pour que les spectateurices comprennent bien. Si plusieurs commentateurs ont justement pointé que les explications quant à la véritable nature de l’Upside Down apparaissent caricaturales, un autre passage a retenu mon attention sur cet aspect. Il s’agit de la révélation de la véritable identité de Mr. Whatsit, cette personne que plusieurs enfants affirment avoir vu, mais invisible pour les autres. Vu les événements qui précédaient, la véritable surprise aurait été qu’il ne s’agisse pas d’Henry Creel/Vecna, or c’est bien lui qui se fait passer pour Mr. Whatsit, mais la révélation en grande pompe comme s’il s’agissait d’un twist digne de Sixième Sens est légèrement exagérée.
A cette emphase qui tend à la lourdeur s’ajoute autre chose qui surprend: les nombreux trous dans la raquette concernant le scénario. On peut penser au retour du groupe à Hawkins lors du final, au plein milieu d’une base militaire, et au fait que personne n’avait prévu que les soldats leur tendent une embuscade (enfin, presque personne et c’est encore plus troublant). Ou au fait que, lors de l’épilogue, personne n’ait été inquiété par d’éventuelles répercussions de leurs actions contre l’armée. Ainsi, on peut être un peu surpris que le récit passe beaucoup de temps à expliciter des éléments en particulier, tout en délaissant une partie de sa propre cohérence.
D’ailleurs, si le fameux Conformity Gate, la théorie de fans qui laissait penser que la fin montrée à l’écran n’était pas définitive et qu’un épisode secret devait révéler la véritable conclusion (lien en anglais), peut faire penser à des phénomènes similaires lors de la fin d’autres séries comme Lost (lien en anglais), Sherlock (lien en anglais), ou encore Breaking Bad (lien en anglais), il faut admettre que les scénaristes avaient laissé un peu trop de failles, pour ne pas dire de trous béants, dans le récit pour que les fans puissent s’engouffrer dedans.
On a pu voir que le côté «carnet de références» pouvait parfois agacer, mais il semblerait que le problème soit en réalité plus profond: nombre d’incohérences sont en réalité décorrélées de l’aspect rétro.
Dans la vidéo d’Écran Large citée en première partie, le parallèle était fait avec J.J Abrams pour sa réalisation de Super 8, le Réveil de la Force et l’Ascension de Skywalker, puis pour la capacité qu’il partage avec les Duffer de lancer une histoire avec des enjeux qui tiennent immédiatement en haleine, sans arriver à conclure. En réalité, je serais tenté de pousser la comparaison plus loin, tant d’ailleurs les trois films du cinéaste cités semblent traduire une évolution qui rappelle celle de Stranger Things: œuvre personnelle touchante, bon divertissement quoiqu’un peu bancal, et immense déception. Bon, cette idée a des limites, déjà parce qu’elle passe sous silence une partie du travail d’Abrams sur cette temporalité et parce que je pense que l’ultime saison n’est pas non plus la catastrophe que constitue l’épisode IX de la saga Star Wars.
Toujours est-il qu’il reste une impression de délitement au fur et à mesure que la série avance. On peut se demander quelle en est la raison et vu que Netflix a plutôt verrouillée la communication, on en est réduit au stade des hypothèses.
On peut se dire que suite au succès de la première saison, les Duffer ont suivi une feuille de route, qui se traduit par différents gimmicks ainsi qu’une réduction progressive des références aux seules années 80, dans laquelle ils ne se sont pas retrouvés. On peut aussi remarquer que différents départs dans l’équipe d’écriture ont pu coïncider avec des pertes qualitatives du scénario. On peut supposer que le succès de la série a englouti les créateurices qui ne savaient plus vraiment où donner de la tête.
Pour cette dernière idée, cela voudrait forcément dire que les scénaristes sont obligé.e.s de connaître la fin de leur récit longtemps à l’avance pour obtenir un tout cohérent, ce qui les placeraient au niveau de demiurges. Sauf que cette catégorie est en réalité rarissime et nombre de créations ont montré le contraire.
On peut penser à George Lucas, qui contrairement à ce qu’il a pu prétendre, avait en réalité peu d’idées d’où mener Star Wars lors de la sortie du premier opus, et a dû passer par diverses tribulations, avant de concocter un des meilleurs twists du grand écran, comme le raconte M. Bobine en vidéo.
De même, Vince Gillighan, le créateur de Breaking Bad, a admis qu’en dehors de la deuxième saison, l’écriture se faisait de manière progressive sans avoir de plan précis (lien en anglais). D’ailleurs, un des meilleurs épisodes de la série, Fly, épisode 10 de la troisième saison, réalisé par un certain Rian Johnson, a été bricolé suite à des restrictions budgétaires (lien en anglais).
Walter White + une mouche = un super épisode
Et ne parlons pas de Twin Peaks, où parmi tant de choses, l’interprète de BOB, Frank Silva, était en fait un décorateur qui a été filmé par Lynch sur un plan par erreur qu’il a gardé et il a ensuite brodé sur cet événement (vidéo en anglais), ou encore, Maddy Ferguson, la cousine de Laura Palmer, toutes les deux interprétées par Sheryl Lee qui avait impressionné Lynch au point de créer le personnage pour retravailler avec l’actrice (lien en anglais). Lui et Mark Frost n’avaient donc pas de feuille de route détaillée pour la série.
En réalité, le fait de commencer à écrire sans avoir une idée précise d’où cela terminera est un processus de création assez courant, en particulier à la télévision, et qui ne sacrifie pas nécessairement la cohérence du récit aux exigences du format.
Ainsi, si la forme de Stranger Things peut souvent décevoir au-delà de la première saison, on va maintenant voir ce qu’il en est du fond.
Un message souvent pertinent
Il faut admettre que de se placer dans la succession directe de grandes œuvres des années 70/80 a quelque chose de casse-gueule. En effet, on s’expose ainsi à une comparaison directe avec celles-ci et on risque ainsi de décevoir, d’autant plus que leur héritage est riche.
Entre des slashers qui ont pu engendrer des interprétations rejetées par leurs auteurs comme avec John Carpenter avec Halloween (lien en anglais), des messages parfois peu compris comme les droits des animaux dans Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper (lien en anglais) ou la politique dans Star Wars (vidéo en anglais) ou encore, une réappropriation du thème de la paranoïa dirigée cette fois contre le consumérisme avec Invasion of the Body Snatchers de Phillip Kaufman, il y a énormément de matière et de reflets différents de la société américaine de l’époque qui sont intéressants à étudier. Ainsi, se positionner dans la continuité de tels prédécesseurs comme l’ont fait les Duffer a quelque chose de risqué, d’être attendu au tournant.
Et sur la première saison, il faut admettre que le défi est plutôt bien tenu. Du côté des protagonistes, deux thématiques spielbergiennes en diable se croisent de manière maline, à savoir l’enfant qui perd sa famille avec Will et celui qui en trouve une avec Eleven, ce qui donne une certaine complémentarité entre ces deux arcs et appuie sur l’importance de la camaraderie et de l’amour entre les personnages.
De plus, on retrouve cette complémentarité au niveau des antagonistes. En effet, le Demogorgon représente quelque chose de similaire à une de ses inspirations, le Xénomorphe de la saga Alien. Si les interprétations peuvent diverger sur ce qu’a pu représenter le célèbre monstre conçu par H.R Giger, que ce soit le viol, le monstrueux-féminin théorisé par Barbara Creed (lien en anglais) ou encore le Ça de Freud, la créature représente une part sombre, inavouable de l’humain, qui tue sans distinction et sans le moindre remord, exactement comme dans Stranger Things.
Le Demogorgon, un antagoniste sérieux
On était donc sur une saison assez dense thématiquement, qui faisait plutôt honneur à ses glorieux ainés, ce qui n’est pas peu dire.
La deuxième saison apparaît moins riche de ce point de vue. On peut remarquer que deux personnages ont un arc similaire avec Hopper et Eleven, où tous deux (ré)apprennent à s’humaniser, ce qui est un sujet que l’on retrouve avec Ripley dans Aliens de James Cameron, décidément beaucoup mobilisé sur cette saison. De même, si le Département de l’Énergie tente de réparer ses erreurs, il sera confronté plusieurs fois à son sombre passé, que ce soit en affrontant les manifestations de l’Upside Down dans Hawkins, en étant l’objet des révélations de Nancy et Jonathan ou encore, lorsque Kali pourchasse ses anciens bourreaux. D’ailleurs, cette dernière offre un contrepoint intéressant à Eleven, puisque comme on l’a vu, contrairement à sa cadette, elle est animée par la vengeance contre ses abuseurs et non par la volonté de vivre avec les personnes qu’elle aime.
On peut aussi noter que c’est une des rares fois où, élections de 1984 obligent, la politique par le prisme des hommes politiques est abordée de manière relativement subtile. En effet, des pancartes soutenant le ticket républicain Reagan/Bush devant la résidence des Wheeler et le duo démocrate Mondale/Ferrero devant la maison des Henderson. Or, cela traduit effectivement des dynamiques bien distinctes. D’une part, la famille de Mike est un modèle de famille nucléaire et le patriarche, très strict, reste confiant envers les institutions de son pays, bien que celles-ci aient été particulièrement agressives envers ses proches. D’autre part, Dustin vit seul avec sa mère, dans un foyer monoparental donc, et celle-ci applaudit avec ferveur le discours de remise des diplômes anticonformiste de son fils, laissant apparaître des valeurs plutôt opposées à celle des Wheeler. J’en suis arrivé à regretter qu’on ne l’ait pas plus vu dans la série.
La troisième saison marque un retour à des thématiques plus complexes, en particulier celles qui structurent les différents arcs. En effet, si les difficultés de la vie d’adolescent.e.s pour la génération de Mike et celle de jeunes adultes pour la génération de Nancy sont abordées, l’intérêt réside dans les différentes menaces qu’affrontent les protagonistes.
D’abord, le recours aux body snatchers, où les corps de plusieurs habitant.e.s d’Hawkins sont possédés par le Mind Flayer, est assez judicieux dans le cadre où tout le monde peut devenir un ennemi. C’est d’autant plus malin que l’action de Stranger Things se situe à un moment où la guerre froide atteint une forme de paroxysme et que la menace russe semblait bien réelle.
D’ailleurs, les soldats russes sont bien présents dans cette saison, et la manière dont ils ont infiltré Hawkins est astucieuse. D’une part, ils ont corrompu le maire cupide de la ville pour pouvoir travailler en toute tranquillité, et d’autre part, ils s’installent sous le Starcourt Mall, qui n’est ni plus ni moins qu’un temple du consumérisme. Ainsi, les soviétiques ont réussi à mener leurs actions à bien en utilisant l’arme de leurs ennemis américains: l’argent-roi.
Si ces idées sont plutôt bien trouvées, j’ai néanmoins des réserves sur leur exécution.
D’abord, on peut regretter qu’à la différence de la première saison les deux menaces restent séparées, les russes ne rencontrent jamais de personnes possédées, ou, idée peut-être un peu folle, qu’un russe soit lui-même possédé, ce qui aurait permis de confronter ce que les deux groupes représentent.
Ensuite, comme on l’a signalé, le problème de faire appel à des classiques est qu’on peut se retrouver en comparaison directe avec eux. Et pour le coup, l’analogie avec The Thing et l’Invasion des profanateurs n’est pas à l’avantage de la série des Duffer. Certes, le test du sauna dans l’épisode 4, nommé justement The Sauna Test, et la scène de confrontation à l’hôpital à la fin de l’épisode 5, the Flayed, sont des moments horrifiques terriblement efficaces. Mais il manque clairement la paranoïa qu’on avait dans les deux influences principales, où chez Kauffman, des personnes de plus en plus proches du groupe des protagonistes étaient remplacées, jusqu’au terrifiant cri final, et où les personnages de Carpenter étaient à couteaux tirés, en particulier dans la mythique scène de test sanguin.
Enfin, les russes apparaissaient trop stéréotypés et évoluent dans des environnements trop artificiels pour être crédibles, comme on a déjà pu le voir, en plus d’autres problèmes d’écriture qui noient un peu la pertinence des idées. On peut aussi pointer que le simple fait d’amener les autorités soviétiques dans l’étude de l’Upside Down valide tacitement les actions du Département de l’Énergie dans les saisons précédentes, ce qui me semble problématique…
Stranger Things ou James Bond période Moore?
La quatrième saison est elle aussi construite autour d’un thème fort et pour le coup très sombre: les affres de la psyché à l’adolescence. En effet, Vecna utilise la dépression, la culpabilité qui ronge différent.e.s adolescent.e.s afin de créer des portails vers l’Upside Down, tandis que d’autres personnages en dehors d’Hawkins sont traversés par des sentiments similaires, que ce soit Eleven, Mike ou Will. Il s’agit comme pour la saison précédente d’une idée particulièrement judicieuse, qui trouvera son aboutissement dans une scène que je détaillerai plus tard. Cette thématique est d’autant mieux trouvée que le personnage de Vecna est lui-même le produit de la cruauté du Département de l’Énergie, ce qui accrédite l’idée que l’Upside Down n’est que la partie sombre de notre réalité. Mais, comme dans la saison précédente, elle souffrira de problèmes d’écriture qui l’empêcheront d’exploiter tout son potentiel.
L’ultime saison est elle aussi traversée par différentes thématiques qui me paraissent globalement moins pertinentes, mais une d’entre elles a retenu mon attention et j’en reparlerai.
Une fois l’inventaire non-exhaustif de ces différents thèmes effectué, plusieurs questionnements demeurent.
D’abord que raconte la série de son époque, les années 2010/2020? On a pu voir que pour qu’une œuvre passe l’épreuve du temps, elle devait ressortir la quintessence de ses influences tout en ayant un propos qui lui était contemporain.
Et on serait tenté de répondre à cette question: pas grand-chose. Ou en tout cas, quelques éléments trop éparpillés pour être cohérents. D’ailleurs, ceux-ci se trouvent surtout dans les trois dernières saisons.
Déjà, Lucas est victimes de remarques racistes à plusieurs reprises, ce qui peut résonner avec l’actualité, dans une période qui a vu les meurtres de George Floyd entre autre, le mouvement Black Lives Matter en partie en réaction (lien en anglais) et s’est finie par le retrait du DEI (lien en anglais). Mais, ce ne sont pas des éléments importants ni dans la série, ni dans la construction du personnage.
On peut aussi penser à la question de l’homosexualité, symbolisée par les histoires de Robin, puis de Will, qui chacun à leur manière, s’acceptent elleux-mêmes par leurs coming-outs respectifs. Certes, les combats pour les droits des LGBT+ avaient déjà cours dans les années 80 (lien en anglais), mais dans une époque de backlash trumpiste (lien en anglais), aborder cette thématique en dit aussi sur l’époque de la production de Stranger Things. Bien sûr, il s’agit aussi d’une stratégie globale de la part de Netflix parfois prise en pleine contradiction.
Robin pendant son coming-out
De la même manière, le droit des femmes est abordé subrepticement dans la troisième saison. En effet, Nancy est régulièrement rabaissée lors de son travail au Hawkins Post et se fait rembarrer par la rédaction quand elle propose l’article sur Doris Driscoll, sous le prétexte qu’elle est une jeune femme, dans l'épisode 3, The Case of the Missing Lifeguard. Puis, peu après avoir été licenciée, elle retrouve foi dans le bien-fondé de son enquête après une discussion avec sa mère, illustrant ainsi le concept de sororité, dans l'épisode 4, The Sauna Test. Bien que ce ne sont pas des éléments centraux dans l’intrigue, difficile de ne pas faire le lien avec la quatrième vague féministe et le «mouvement #MeToo» (lien en anglais), même si on peut remarquer que la réflexion ne va pas plus loin.
Plus généralement, le rappel des paniques morales de l’époque, concernant les jeux de rôle et le heavy metal qui conduiraient tous deux au satanisme, sur les deux dernières saisons avec Eddie puis Dustin, a des résonances actuelles. En effet, il constitue une manière de dépeindre la montée d’intolérances qui ont les mêmes effets de nos jours. Mais, ce sont des thématiques elles-aussi périphériques, qui sont même abandonnées en rase campagne en début de cinquième saison. D’ailleurs, merci à Chamsz/Sheitan pour m’avoir soufflé cette idée et la source.
On peut aussi remarquer que l’isolement d’Hawkins lors de l’ultime saison évoque les confinements qui ont pu avoir lieu lors du début de la pandémie de COVID 19. Mais là encore, les créateurices ne vont pas beaucoup plus loin que ça, tant la thématique n’est pas creusée.
Finalement, l’idée la plus pertinente sur l’époque de production de Stranger Things se trouve dans la quatrième saison avec la dépression des adolescent.e.s. Or, il s’agit d’un phénomène bien réel qui a pris une ampleur édifiante dans les années 2020. En mettant en scène un grand nombre de jeunes en détresse psychologique, les Duffer ont offert un miroir saisissant de ce qui se passait et se passe toujours dans la réalité. Et c’est assez surprenant puisque contrairement aux allusions précédentes, il ne semble pas qu’il s’agisse d’un choix conscient de la part des scénaristes, d’autant plus que cette fois-ci, c’est le thème central de la saison.
Chrissy en pleine détresse psychologique
Ainsi, la série n’arrive pas forcément à capter durablement des thématiques plus actuelles. Est-ce que cela aura une influence sur le caractère intemporel que pourra revêtir la série dans le futur? Seul le temps donnera une réponse définitive, mais je ne suis pas persuadé que celleux qui découvriront Stranger Things dans quelques années apprendront quelque chose des années 2010/2020 en la regardant.
Par ailleurs, une autre question reste. On a pu voir que des thématiques fortes pouvaient traverser certaines saisons, mais est-ce qu’un sujet fort les transcende toutes?
Un des sujets les plus marquants qui traverse toutes les saisons est la question de l’abus et de comment y réagir, comme l’explique Tropeur dans une deuxième vidéo sur Stranger Things. Pour être honnête, j’étais passé à côté de cette dimension, donc je vous conseille de visionner ses explications qui, sans tout dévoiler, mettent en lumière les failles du travail des Duffer.
J’ai pu aussi trouver une autre thématique que l’on retrouve du début à la fin, c’est la solidarité dans l’altérité. En effet, les différents protagonistes ont comme point commun d’être en dehors de la norme, Lucas est noir, Dustin a une dysplasie cléidocrânienne, handicap qu’il partage avec son interprète Gaten Matarazzo, Will se révélera être gay, Robin lesbienne, Eleven a des pouvoirs qui peuvent paraître terrifiants, Max a des allures de « garçon manqué », Nancy et Barb sont vues comme des intellos coincées, Eddie est un métalleux dont tout le monde se méfie, Mike et Jonathan sont des nerds incompris et le seul qui se rapproche des canons du héros, Steve, est parfois bien stupide. Ce n’est pas pour rien que ces descendants du loser’s club de Ça de Stephen King se font traiter de «monstres» (freaks en VO) dès le tout premier épisode par leurs camarades de classe: iels sortent toustes de la norme, aussi absurde soit-elle.
Mais, iels arrivent à surmonter toutes les difficultés parce qu’iels se serrent les coudes, utilisent les talents de chacun.e.s pour arriver à leurs fins et faire fi des conformités un peu comme le discours de remise des diplômes de Dustin.
Sauf que… c’est un peu plus compliqué que ça.
On peut déjà remarquer qu’ironiquement, le succès de Stranger Things en a fait un standard qui a connu son lot de produits dérivés et a participé à une forme de normalisation de la pop culture. Je ne l’aurais sans doute pas évoqué, si la toute dernière image de la série, après le générique en mode Seigneur des Anneaux, sur le Heroes de David Bowie cette fois, n’était pas la pochette d’un jeu de plateau dérivé de la saga. La série avait fini par devenir mainstream, et les créateurices avaient conscience de cette ambivalence.
Cela dit, il y a un problème avec cette thématique qui est interne à la série et qui finira par exploser lors du final: il y a d’un côté les bons « anormaux » qui méritent de vivre et les autres.
En réalité, le ver était dans le fruit depuis la deuxième saison. En effet, la bande de marginaux de Kali est certes attachante, mais elle est présentée comme criminelle. Cela pose problème dans le cadre où leur revendication est légitime, puisqu’iels demandent réparation auprès de celleux qui les ont opprimés par des moyens violents. De fait, iels sont opposé.e.s aux protagonistes d’Hawkins qui aspirent à la tranquillité, traçant mécaniquement une frontière entre les bons marginaux avec Eleven et les mauvais avec Kali.
Cela va prendre une tout autre dimension sur le dernier épisode, qui redéfinira la notion de qui mérite de vivre ou non. Dans l’épilogue, la majeure partie des personnages peut vivre de manière épanouie, sauf un: Eleven. Que la fin imaginée par Mike où la jeune femme est obligée de se reconstruire ailleurs soit vraie ou qu’on considère que son sacrifice soit définitif, le problème demeure, puisqu’elle est obligée de disparaître à cause de qui elle est.
Au revoir Eleven
Et c’est précisément là où la fin de l’ultime saison dévie de celle de la première, dans le cadre où elle ne se sacrifiait pas parce que ses pouvoirs représentaient une menace, mais parce que c’était la seule en mesure de vaincre le Demogorgon. C’est d’ailleurs ironique que quasiment dix ans plus tard, les forces de l’Upside Down apparaissent comme faillibles et les organisations gouvernementales comme impossibles à vaincre, comme si un renversement s’était opéré.
D’ailleurs, je ne pense pas que ce soit une élucubration de gauchiste à la Mad Marx, de dire que c’est problématique d’avoir un tel discours, à un moment où le gouvernement américain menace gravement les libertés en général, et cible les minorités en particulier.
Honnêtement, je ne pense pas que les Duffer aient sciemment voulu porter ce discours tant l’écriture de la dernière saison est bancale, mais elle me semble saper une partie de la visée positive de la série.
Une analyse personnelle
Jusqu’ici, je me suis appuyé sur plusieurs références qui pouvaient être aussi bien externes qu’internes à la série et j’admets avoir plutôt laissé mon ressenti de côté.
Pourtant, j’avais découvert les deux premières saisons en 2017 et j’avais apprécié la série au point de rater des cours et de découvrir au passage les joies du binge watching. Et c’était d’autant plus surprenant que je n’avais pas d’attaches affectives particulières avec les œuvres des années 80 qui étaient citées, je n’en connaissais pas la plupart. Certes, les gamins en vélo qui transportent un être aux pouvoirs télékinétiques évoquaient E.T, ainsi que la musique renvoyant plutôt aux sonorités New Wave, mais je trouvais qu’il y avait quelque chose de touchant, d’universel dans cette histoire. Peut-être qu’inconsciemment le fait de dépeindre les organisations de l’État comme pas forcément bienveillantes m’avait aussi séduit même si je n’avais pas encore fait le lien avec les films de complot.
Puis, les saisons suivantes m’ont un peu perdu dans l’intérêt. Je sentais bien qu’il y avait de bonnes idées mais pas forcément poussées au bout et perdues au milieu de tellement de défauts. Et le côté rétrospectif a fini par devenir criant pour moi au point de m’en lasser quelque peu, ainsi que le grand spectacle à foison et la mise en scène parfois mécanique, ont un peu éloigné la série de ses débuts plus simples. D’une certaine manière, elle a laissé le sentiment d’un potentiel qui n’a pas pu être atteint, ce qui était frustrant.
Cela dit, ce que j’aimerais retenir de Stranger Things est une thématique de la dernière saison. Ça aurait pu être l’acceptation de soi-même qui est symbolisée par l’arc de Will ou le fait de structurer ses relations sur l’amitié comme le fait Steve, mais c’est encore autre chose : la transmission.
Ce n’est pas un thème d’une originalité folle, ni même nouveau dans la série puisque c‘était déjà l’arc d’Erica Sinclair dans la troisième saison. Mais, l’histoire d’Holly Wheeler représente bien cette idée: elle hérite du gout de la narration de Mike, au point de prendre littéralement sa place autour d’un jeu de rôle lors de la toute dernière scène.
La relève est assurée
Et de manière plus méta, c’est aussi ce qu’ont pu faire les Duffer sur les spectateurices, dont je fais partie, en allant rechercher dans leurs inspirations, ils ont fait découvrir à de nouvelles générations des classiques en tout genre. Ils ont donc eux aussi participé à la transmission d’un patrimoine, de manière plus ou moins consciente.
Idée peut-être encore plus tirée par les cheveux, au travers de leur récit largement diffusé, de ses qualités et ses défauts, ils ont pu montrer la voie de ce qu’on peut suivre et ne pas faire à des narrateurices en herbe. Cela illustre les mots de Yoda dans les Derniers Jedi de Rian Johnson « La force, la dextérité, mais aussi […] l’échec, oui surtout l’échec. Le plus grand des enseignants, l’échec est. ».
Cette citation du maître jedi pouvait faire office de conclusion parfaite, mais j’ai deux ou trois dernières choses à dire dans une ultime partie.
C’en est fini pour aujourd’hui. J’espère que cette deuxième partie vous a plu et que vous attendez la fin de l’analyse avec impatience. Je tenais aussi à remercier Este pour sa relecture, ainsi que Chamsz/Sheitan pour m'avoir soufflé l'idée du satanisme. N’hésitez à écrire ce que vous avez pensé de l'article en commentaires et à bientôt !
Edit du 25/08: Rajout du paragraphe sur Twin Peaks qui avait été effacé lors de l'édition.