TW: Il est question dans cet article de films d’horreur contenant différents meurtres et scènes graphiques qui peuvent heurter la sensibilité des lecteurices. Si vous traversez une période délicate, la lecture de ce texte est déconseillée.

Avertissement: Les paragraphes suivants contiennent des spoilers par rapport aux films évoqués. Il est recommandé de les avoir vus auparavant si on ne veut pas gâcher le plaisir de leur découverte.

Le 31 octobre approchant, la plupart des amateurices de sensations fortes (re-)regardent divers films d’horreur pour se plonger dans une ambiance macabre. Comme si l’actualité ne suffisait pas! A moins qu’il ne s’agisse d’un moyen d’y échapper…

Toujours est-il qu’en cette période, un film revient souvent dans les revisionnages horrifiques d’automne, et ce de manière fort à propos: Halloween de John Carpenter sorti en 1978. Œuvre matricielle du slasher où dans une banlieue pavillonnaire faussement tranquille, le désormais iconique Michael Myers épie et tue des ados, elle aura fait forte impression sur des générations de spectateurices et influencera durablement le cinéma d’horreur.

Michael Myers dans Halloween de John Carpenter. Homme de grande taille, portant un masque livide avec des faux cheveux chatains, laissant paraître des yeux noirs. Il porte une combinaison bleue foncée et tient fermement un couteau de cuisine dans sa main droite. Derrière lui, on perçoit une fenêtre cachée par des abats jours noirs, entourée d'un cadre blance ainsi qu'un mur jaune.

Cela étant, ce classique du cinéma ne sort pas ex nihilo de l’imagination de ses créateurices, elle est le résultat de différentes influences, comme j’ai pu l’écrire dans un précédent article. Je voulais donc évoquer quelques films qui ont inspiré Halloween, qui d’ailleurs, mis bout à bout, marquent la genèse d’un genre horrifique depuis décliné sous toutes les formes: le slasher.

Psychose d’Alfred Hitchcock

Régulièrement cité comme une œuvre fondatrice de l’horreur (lien en anglais), le long-métrage sorti en 1960 préfigure par son histoire la vague des slashers: un groupe de personnes devient la cible d’un mystérieux meurtrier qui semble déterminé à toutes les tuer.

Certes, le film a des allures de thriller, voire de polar, par la tenue d’une enquête menée entre autres par un détective privé, mais plusieurs éléments qui feront le succès d’Halloween sont déjà présents.  Que ce soit l’irruption brusque du tueur, pouvant frapper à tout moment, le fait que la dernière cible soit une jeune femme, annonçant le trope de la final girl, ou l’explication des motivations du meurtrier (ici, bien psychophobe) liée à l’enfance de l’antagoniste, tout est déjà là.

Norman Bates, joué par Anthony Perkins, dans la dernière scène de Psychose Homme blanc mince d'une trentaine d'années, aux cheveux noirs et aux yeux noirs, on distingue qu'il porte une chemise sous un genre de châle. Il regarde directement la caméra en arborant un sourire terrifiant. Bien que l'image soit en noir et blanc, on distingue un fond uni plutôt clair.

Norman Bates, premier méchant de slasher?

Bien entendu, on trouve un tueur iconique avec Norman Bates, ancêtre de la plupart des boggeymen, dont l’arme de prédilection est le couteau de cuisine (tiens, tiens). On peut aussi remarquer que ses meurtres relèvent déjà d’une certaine ritualisation, de par leur violence crue, inédite à l’époque, mais aussi par la mise en scène, que ce soit le montage saccadé tout en gros plan de la fameuse scène sous la douche, ou encore le traveling arrière pour marquer la chute de Milton Arbogast.

Un dernier lien de parenté entre Psychose et Halloween tient du casting: en effet, Jamie Lee Curtis, alias Laurie Strode dans le film de John Carpenter, est la fille de Janet Leigh, l’interprète de Marion Crane chez Alfred Hitchcock. On peut néanmoins noter une divergence des destins en ce qui concerne leurs rôles, puisque la mère est la première victime à l’écran, là où la fille sera la seule survivante du massacre. D’ailleurs, mère et fille se retrouveront dans un autre film de John Carpeneter, le superbe The Fog, sorti en 1980.

La Trilogie Animale, Profondo Rosso et Suspiria de Dario Argento

Bon, je triche un peu en énonçant 5 films sur cette partie, la «Trilogie Animale» étant composée de l’Oiseau au Plumage de Cristal, le Chat à neuf queues et Quatre Mouches de velours gris. De plus, les sorties des long-métrages sont étalées sur 7 ans, de 1970 à 1977, la Trilogie et Profondo Rosso font partie du genre du gialo, tandis que Suspiria est clairement un film fantastique. Cela dit, Carpenter et Argento se connaissent et s’apprécient (lien en anglais), et l’influence du cinéaste italien est prégnante sur l’américain.

Enfant dans le film Profondo Rosso. Jeune garçon blanc d'une petite dizaine d'années, blond aux yeux bleus, portant une chemise blanche et une veste grise, il regarde avec un air choqué un couteau de cuisine dont une partie est couverte de sang. Derrière, on distingue sur la gauche, un sapin avec des guirlandes de Noël et sur la droite un mur recouvert de papier peint représentant des nuages dans un ciel bleu.

Le Michael Myers italien?

Dans les films d’Argento, l’arme blanche reste un choix de prédilection pour les meurtriers, que ce soit le couteau, notamment celui qui sera saisi par un enfant dans l’ouverture mythique de Profondo Rosso, la lame de rasoir dès l’Oiseau au Plumage de Cristal ou encore le sabre, dans la séquence onirique de Quatre Mouches de velours gris. Les meurtres sont particulièrement brutaux et les exécutions suivront un rituel macabre de plus en plus débridé, qui atteindra son paroxysme avec la mort de Pat et son amie au début de Suspiria. On remarquera aussi que le tueur cache souvent son visage et apparait masqué dans Quatre Mouches de velours gris.

Tueur dans Quatre Mouches de velours gris. Masque représentant une personne blanche avec des yeux noirs qui arbore un grand sourire, avec des traits bonhommes. Il est plongé dans la pénombre.

Un membre de la famille de Michael Myers?

De plus, les cibles des assassins sont principalement des femmes qui, par leur attitude, sont en opposition aux carcans de la société. On y trouve aussi des homosexuels tels que le Dr Braun dans le Chat à neuf queues et le privé Gianni Arosio (interprété par Jean-Pierre Marielle) dans Quatre Mouches de velours gris, ou encore des personnes atteintes de cécité, comme Franco «Biscottino» Arno dans le Chat à neuf queues et le pianiste Daniel dans Suspiria. On est donc sur des personnages qui remettent en cause par ce qu’iels sont ou leurs actions, la norme établie, ce qui n’est pas si éloigné des adolescent·e·s victimes de Michael Myers, à contre-courant du puritanisme américain.

Par ailleurs, la caméra qui épouse la vue subjective de l’assassin sera adoptée dès l’Oiseau au plumage de Cristal, soit 8 ans avant la fameuse ouverture à travers les yeux du jeune Michael d’Halloween, et sera une marque de fabrique des giali d’Argento.

Argento optera dès le Chat à neuf queues pour des fins où la résolution n’est plus un prétexte à un happy end comme dans l’Oiseau au Plumage de Cristal, mais comme un trouble ultime qui traduit le traumatisme des protagonistes. La dernière image de Profondo Rosso qui donne toute la signification à son titre en est un parfait exemple. On se rapproche des fins ouvertes chères aux slashers.

En revanche, le modèle hitchcockien, bien qu’ayant traversé l’Atlantique, conserve l’explication psychanalytique liée au passé des meurtriers, ce qui est encore loin de l’idée de mal absolu incarné par Michael Myers. La menace de Suspiria se rapproche de cette fureur irraisonnée propre aux boggeymen, mais comme dans ses giali, Argento propose d’arriver à bout de cette malédiction par l’enquête. Pour cela, les protagonistes doivent se replonger dans leurs souvenirs et questionner leur perception, incitant de fait les spectateurices à regarder le film différemment, comme l’explique Zo Anima en vidéo.

Suzy Bannion jouée par Jessica Harper dans Suspiria. Jeune femme blanche d'une vingtaine d'années aux cheveux chatains et aux yeux noirs, qui semble en pleine réflexion. Son visage est plongé dans une lumière bleutée. On distingue derrière elle, une vitre jaune sur laquelle un motif blanc est dessiné.

Suzy à la recherche de la vérité dans Suspiria

Cependant, le corolaire à ce que la vérité soit présente mais cachée à l’écran est que la menace est elle-aussi dans le plan, ce qui rejoint la philosophie de Carpenter. Que ce soit le détail qui obsède Marcus dans Profondo Rosso, la sorcière de Suspiria ou Michael Myers attendant dans l’ombre, tous ces dangers peuvent sévir dans le champ de la caméra sans que celle-ci ait à bouger. En ajoutant le fait que les tueurs soient souvent associés à des vues subjectives, la confusion s’installe chez les spectateurices ne sachant plus d’où vient le danger, comme le disait le CinematoGrapheur en vidéo. Ainsi, les conditions sont réunies pour des jumpscares du meilleur effet.

Un dernier lien vient de la bande originale du groupe de rock progressif Goblin sur Profondo Rosso. En effet, le thème principal pervers préfigure les notes de piano entêtantes de John Carpenter qui accompagneront Michael Myers.

Torso de Sergio Martino

Pour être honnête, je n’aurais sans doute jamais vu ce film italien de 1973 sans la vidéo de la chaine Versus sur les parallèles avec Halloween que je vous invite à visionner malgré le filtre d’âge.

En effet, on y retrouve un boggeyman iconisé portant un masque blanc laissant paraître des yeux noirs terrifiants, maniant lui aussi le couteau, apparaissant et disparaissant à l’envie du champ de vision de ses victimes, qui sont déjà des étudiant·e·s aux mœurs libérées. Et sur ce dernier point, Sergio Martino va introduire une dimension explicitement sexuelle à son film en insistant sur la nudité féminine, ce que Carpenter reprendra avec plus de parcimonie.

Tueur du film Torso. Homme dissimulé derrière un masque blanc laissant apparaître des yeux noirs, portant des vêtements sombres, et tenant devant lui un couteau sur lequel se réfléchit un rayon de lumière. La scène est plongée dans le noir.

Michael Myers avant l'heure?

Comme pour les giali d’Argento, le film est construit comme une enquête autour de l’identité du tueur qui révélera lui-aussi une fêlure remontant à l’enfance. Cependant, il s’éloigne du gialo dans sa seconde moitié plus resserrée en termes d’intrigue, avec une dernière demi-heure particulièrement anxiogène annonçant nombre d’éléments d’Halloween.

La dernière survivante est donc une final girl plus prude que ses amies, ce qui ne l’empêche pas d’être très attachée à elles. D’ailleurs, la découverte de leurs morts va se faire lors d’une mise en scène macabre et traumatisante. Elle va se retrouver blessée à la jambe, devra se cacher dans une penderie pour échapper au meurtrier et ne sera sauvée que grâce à l’intervention d’un personnage extérieur qui aura poussé la curiosité assez loin pour arriver sur les lieux. On pourrait croire à s’y méprendre qu’il s’agit de Laurie Strode, mais ces événements arrivent en premier lieu à l’héroïne de Torso, Jane.

Ainsi, les différents éléments constitutifs du slasher étaient prêts à être assemblés pour donner les premiers classiques du genre…

Black Christmas de Bob Clark

Et cela arrivera dès l’année suivante, en 1974, de retour sur le continent américain, au Canada plus exactement, avec un des premiers slashers cristallisant les codes qui seront désormais connus du grand public, le Black Christmas de Bob Clark.

On y retrouve tous les apports du gialo: plans en vue subjective, tueur mystérieux dont on ne voit pas le visage, montée du suspense à la limite du soutenable, meurtres graphiques qui font l’objet d’une mise en scène horriblement inventive, manipulation des potentielles victimes, une final girl en empathie avec ses amies…

Jessica Bradford jouée par Olivia Hussey dans le film Black Christmas. Jeune femme blanche d'une vingtaine d'années, aux cheveux bruns et aux yeux noirs, portant une chemise jaune avec un pull marron, elle tient un combiné téléphonique gris et affiche une mine préoccupée. On aperçoit derrière elle, des guirlandes de Noël ainsi que des rideaux bleu foncé.

Jessica Bradford, modèle de final girl

Néanmoins, tous ces éléments sont transposés dans un contexte typiquement américain, ici un foyer d’étudiantes, avec des dynamiques de groupe plus marquées, des stéréotypes plus reconnaissables, notamment avec les policiers, mettant de côté le côté plus baroque et latin du gialo. Par ailleurs, l’intrigue va ancrer le film dans l’actualité états-unienne de l’époque, avec une héroïne souhaitant avorter, faisant ainsi référence à l’arrêt Roe v. Wade pris l’année précédente (lien en anglais).

De plus, le long-métrage de Bob Clark va sacraliser une règle cardinale des slashers: la fin ouverte. En effet, en faisant entendre la voix du boggeyman, le doute s’installe chez les spectateurices. On ne sait pas si le meurtrier court toujours, le danger est encore là en suspens. Exactement comme le suggère la disparition finale du corps de Michael Myers.

Ainsi, les deux films laissent la porte ouverte à ce dont les studios raffolent: des suites à tour de bras. Cependant, malgré un petit succès commercial, Black Christmas n’a pas abusé du filon avec «seulement» deux remakes en 2006 et 2019.  En revanche, les producteurs d’Halloween, dont le syrien-américain Moustapha Akkad, ont plongé la tête la première dans l’opportunité, avec une franchise de 13 films, pour 3 continuités différentes en plus des deux remakes de Rob Zombie. Soit, une qualité globalement inégale qui n’arrive que trop rarement à rivaliser avec la terreur pure du volet original.

Voilà, j’espère que cette plongée dans les origines d’Halloween et du slasher vous aura plu, intéressé, voir même donné des idées pour faire des listes de films à voir à l’approche du 31 octobre...

Je tenais à remercier Jean-Claude Gandalf pour sa relecture. N’hésitez pas à écrire ce que vous avez pensé de l'article en commentaires.