Avertissement : Les paragraphes suivants contiennent des spoilers par rapport à la série Stranger Things, et à un très grand nombre d’autres œuvres auxquelles elle fait référence. Il est recommandé de les avoir vues auparavant, si on ne veut pas se gâcher le plaisir de leur découverte.
Vu la longueur de l’article initialement prévu, celui-ci a été finalement découpé en 3 « chapitres » en hommage aux noms des épisodes de Stranger Things.
Re-bonjour à toustes pour cette dernière partie de mon analyse de Stranger Things. Si vous avez raté les deux premières parties, elles sont disponibles ici et ici.
Et si vous avez la flemme de tout relire, on peut résumer de la manière suivante: on avait vu que la série s’était retrouvée propulsée en tête de gondole de Netflix, à une époque où les séries à intrigue continue avaient acquis un certain prestige. Ainsi, elle avait comme mission de faire durer une histoire. De plus, si l’influence des années 80 y apparaît structurelle, d’autres renvois montrent que l’œuvre des Duffer n’est pas qu’un simple décalque nostalgique. On a ensuite pu constater que si la narration avait laissé voir des faiblesses de plus en plus évidentes au fil des saisons, les idées que la série véhiculait étaient souvent judicieuses. Mais, le fond avait tendance à être étouffé par la forme.
Dans cette troisième partie, je vais revenir sur des concomitances qui ont eu lieu avec d’autres séries lors de la diffusion de deux saisons de Stranger Things, plus précisément la deuxième et la quatrième.
L’Upside Down et la Black Lodge
Peu avant que la deuxième saison ne soit mise en ligne sur Netflix en octobre 2017, une série particulièrement culte, dont j’ai beaucoup parlé dans cet article, faisait son grand retour sur Showtime: Twin Peaks de Mark Frost et David Lynch, diffusée entre mai et septembre 2017. Et à y regarder de plus près, plusieurs points communs entre les deux séries apparaissent.
En effet, à ce moment des deux séries, il est fait le récit du retour d’un protagoniste, Dale Cooper et Eleven, qui ont en commun d’avoir des fulgurances ponctuant une attitude parfois enfantine (en particulier lorsque l’agent du FBI se retrouve à la place de Dougie Jones); des univers parallèles, dont la mythologie est étayée dans les deux cas, occupent une place centrale, avec la Black Lodge et l’Upside Down, les deux étant peuplés de créatures inquiétantes; des personnages féminins de prime abord un peu rustres mais cachant des traumatismes violents sont introduits, avec Diane et Max, qui partagent aussi la couleur de cheveux; on trouve des personnes qui se font posséder par des forces occultes, Mr C. par BOB *spoilers* ainsi que Sarah Palmer probablement par Judy *fin de spoilers* et Will par le Mind Flayer; l’idée de dualité est omniprésente avec les doppelgängers et l’Upside Down; les deux adjoints au shérif ont une dynamique similaire, l’un étant passablement décalé, l’autre solidement pragmatique, avec d’un côté Andrew et Hawk, et de l’autre Callahan et Powell… Il est possible que, sur le dernier point, on soit sur une inspiration directe des premières saisons de Twin Peaks, même si l’idée est moins poussée chez les Duffer.
Dale Cooper, Eleven, même combat?
A vrai dire, je ne suis pas le premier à remarquer de telles similitudes: Thomas Deslogis en avait même fait un article pour Slate, dont le titre indiquait déjà vers quelle série allait sa préférence. Mais si on peut être tenté de sortir des bons mots du style «Deux types, tous deux la soixantaine passée, ont fait plus étrange que Stranger Things», les différences entre les deux saisons soulignent tout autre chose.
Si on met de côté les styles respectifs des deux duos de créateurs, les deux œuvres diffèrent dans leurs conditions de production. En effet, d’un côté le retour de Twin Peaks est le résultat du travail de longue haleine de Mark Frost et David Lynch, avec le début du développement datant de 2012 (lien en anglais), une première annonce de la part de Showtime en 2014 (lien en anglais) et un tournage qui se termine en avril 2016 (lien en anglais) soit plus d’un an avant sa diffusion. À l’inverse, Stranger Things a été renouvelé fin aout 2016 (lien en anglais), soit six semaines après que la première saison ait été révélée; le tournage a commencé en novembre 2016 (lien en anglais) et s’est terminé en juin 2017 (lien en anglais), donc quatre mois avant que la série ne soit disponible. On comprend alors que le processus créatif a été beaucoup plus court.
La sensation qui se dégage, c’est que Mark Frost et David Lynch jouissaient d’une grande liberté alors que les Duffer se mettaient à suivre un cahier des charges. En effet, entre un héros, Dale Copper, partagé entre un double qui détruit sa réputation en commettant les pires horreurs et un Dougie Jones lourdaud, qui sera encore moins flamboyant quand l’agent le remplacera pendant une bonne partie de la saison; une réunion attendue qui ne marque pas une résolution mais un retour à l’étrangeté et un épisode fantasmagorique complétement barré (le huitième), les créateurs de Twin Peaks sont largement sortis des sentiers battus. Du côté de la série de Netflix, le seul pas de côté de la saison 2 de Stranger Things, à savoir l’épisode «The Lost Sister» où Eleven retrouve Kali, a divisé aussi bien la critique que les fans (lien en anglais). Cela semble accréditer l’idée que Lynch et Frost avaient les coudées franches pour reprendre le contrôle de leur création, là où les Duffer se sont retrouvés un peu surpris par le succès de leur œuvre et contraints à vite fidéliser le public avec une suite. On remarquera que les délais de production des saisons suivantes de Stranger Things seront un peu plus confortables, même si une feuille de route similaire sera toujours appliquée.
Les Targaryens, la Poussière et Hawkins
La seconde réminiscence concerne la saison 4 qui a été diffusée en 2022. Cette année a été marquée par le retour de l’univers de Westeros avec House of the Dragon, attendu avec impatience par beaucoup de fans et la dernière saison de His Dark Materials, attendue avec impatience par l’auteur de ces lignes, comme vous avez déjà pu le remarquer. Et de façon surprenante, il y a un point commun entre toutes ces séries.
Si le retour à la création de George R.R Martin à la fin de la période glorieuse des Targaryens portait des promesses de passages épiques, le moment le plus marquant était étonnamment simple. On pouvait s’attendre à ce que cette place soit occupée par une scène impliquant des dragons, une bataille grandiose ou encore le final choquant de la première saison. Cependant, le meilleur passage est indéniablement la traversée de la salle du trône par le roi Viserys, passablement diminué, pour défendre sa fille ainée, Rhaenyra, et son petit-fils, Lucerys, dans le conflit de succession les opposant à Vaemond Velaryon par rapport au titre de «Lord of the Tides», qui donne son nom à l’épisode dans lequel se déroulent ces événements. C’est donc un vieil homme malade se battant pour sa famille qui vole la vedette à des dragons dans une série de fantasy, ce qui est assez savoureux. Il faut néanmoins avouer que la scène est plus fastueuse que ce que la plupart des séries télévisées ont pu proposer.
De la même manière, dans l’adaptation du dernier tome de la trilogie de Philip Pullman, les meilleurs moments sont tout en sobriété. Au milieu d’anges belliqueux, d’ours en armure en vadrouille, d’inquiétantes harpies et d’une bataille contre Dieu, pardon l’Autorité, les scènes les plus marquantes sont une jeune fille qui avance sur une jetée, la gorge serrée et deux adolescent·e·s en larmes dans les bras l’un·e de l’autre n’arrivant pas à se dire adieu. A l’inverse de House of the Dragon, les lecteurices de la saga romanesque avaient prévu que les sommets de la série seraient ces passages. Si vous pensez que ces descriptions de scènes sont trop cryptiques, sachez que je ne comptais pas les divulgâcher, d’autant plus que je les ai déjà analysées en détails.
Le point commun entre les deux séries, c’est qu’avec des intrigues grandioses, les sommets étaient de purs moments d’émotion relativement dépouillés.
Viserys, Max...
On est alors tenté de faire le rapprochement avec la quatrième saison de Stranger Things. En effet, les sommets de cette saison sont les deux premières utilisations du Running Up That Hill de Kate Bush. D’abord la traversée des couloirs du collège d’Hawkins par Max en pleine dépression, où elle croise d’autres élèves qui lui semblent loin de ses tourments, lors du premier épisode The Hellfire Club. Et surtout, la fin de l’épisode 4 Dear Billy, où les héros, répartis en deux groupes, Nancy et Robin infiltrées à l’hôpital psychiatrique, et Lucas, Dustin et Steve accompagnant Max au cimetière, vont se démener pour sauver cette dernière que Vecna menace de tuer. Pour être tout à fait honnête, le grand spectacle n’est pas totalement absent de cette séquence (dont la fin est visible ici), mais dans des proportions moindres que dans le final. D’ailleurs, contrairement aux saisons précédentes, le cœur émotionnel sera situé dans cet épisode, et non plus dans le dernier.
... Lucas, Lyra et Will: même combat
Vu la qualité de cette séquence, on peut se dire que les Duffer auraient peut-être mieux fait de se concentrer sur ce qui avait fait le succès de la série, non pas l’Upside Down, les Demogorgons et le faste impressionnant qui va avec, mais bien les personnages et leurs relations qui avaient tant fait mouche, comme dans cette scène.
L’épisode type?
D’ailleurs, l’épisode Dear Billy résume bien mon rapport avec Stranger Things. La scène est une des meilleures de la série, avec une belle symbolique sur les liens d’affection qui sauvent les personnages et un parallèle avec la musique qui peut tirer de la dépression. Mais elle intervient dans un épisode long de 1h18, où au moins deux autres séquences auraient pu faire office de cliffhanger, à savoir le twist sur l’arc en Russie et l’attaque de la maison des Buyers. Ce moment est aussi noyé dans des intrigues qui ne vont nulle part, comme la jalousie mal placée de Nancy pour Robin, par rapport à Steve. S'y ajoute une belle incohérence de caractérisation comme on avait pu en voir dans la partie précédente: le paranoïaque Murray Bauman tombe la tête la première dans un piège enfantin.
Max au début de la meilleure scène de la série
Comme souvent au fil de la série, il y a des idées franchement géniales mais pas toujours bien amenées, contrebalancées par des passages plus superflus, voire lourds. Et on se prend à se demander ce que cela aurait pu donner si les Duffer avaient réussi à mieux structurer leur histoire…
Ainsi s’achève cette analyse qui a fini par prendre une forme que je n’avais pas anticipée. Je tenais à remercier Whatever/lessworth pour sa relecture. J’espère que cela vous a plu, n’hésitez pas à écrire ce que vous avez pensé de l'article et de l'analyse dans son ensemble en commentaires et à bientôt!